VOYAGE MAROC


Rencontre avec Abdi :

Abdi, vous êtes issu d'une famille algéroise très modeste et, au départ, rien ne vous prédestinait à embrasser la carrière de designer. Pouvez-vous nous parler de vos débuts?

Je suis né et j'ai grandi à Alger. Mes parents, qui ne savaient ni lire ni écrire, ne pouvaient pas m'aider dans ma scolarité, mais en revanche, ils m'ont donné beaucoup de tendresse. Ce débordement d'affection m'a permis de m'épanouir dans le domaine artistique, domaine que je savais être le mien puisque je dessinais tout le temps. À dix-huit ans, tout jeune diplômé de l'Ecole des Beaux-Arts d'Alger, je rassemble ce que j'ai comme économies et je pars pour la France. Arrivé à Paris, je n'avais qu'une idée en tête, réussir le concours d'entrée à l'école des Arts Décoratifs. Sans le sou, j'ai dû travailler dur en tant que plongeur dans un restaurant pour me faire un peu d'argent de poche et pouvoir ainsi m'acheter le matériel nécessaire pour produire mon dossier de candidature. Je voulais tenter ma chance, une chance que je savais mince puisqu'il y avait seulement cinq élus. La chance m'a souri.

Quel a été ensuite votre parcours estudiantin?

En 1977, j'intègre les « Arts Déco » que je quitte, deux ans plus tard, diplômé en architecture d'intérieur. En 1980, je décide de faire une formation pour me spécialiser dans le mobilier. Et en 1981, pour couronner ces trois années, je remporte le prix de la Création Française, créé par André Giraud, à l'époque ministre de l'Industrie.

C'est à ce moment-là que vous faites la connaissance de Willmotte et d'autres grands designers comme Starck. Vous venez de mettre le pied dans le monde du design. Comment vous définissez-vous et que signifie pour vous le mot design?

Au-delà de l'objet, j'adore surprendre en cultivant sa double fonction et en créant l'effet de surprise. Ce qui me passionne c'est le? (le point d'interrogation). Un élément qui surprend, ajoute de la valeur à l'objet. Un objet est design quand il est fait avec pulsion, pertinence, magie et qu'il dégage une sensation poétique. J'adore les choses simples, banales mais intelligentes. Le design, c'est ma passion, ma religion. Cela me fait mal de constater qu'actuellement le design est malade, qu'il est devenu anorexique par trop de minimalisme et par manque d'émotion. Le design est un concept qui doit être pris dans son ensemble, c'est l'aboutissement d'un ensemble de connections. Par conséquent, on ne peut pas parler de design si la création n'est pas accompagnée par l'industrie et par un réseau de distribution performant.

Et puis il y a votre rencontre avec Alessandro Mendini et votre introduction privilégiée dans le cercle de la c< grande famille » Alessi?

Ma rencontre, au début des années quatre-vingt-dix, avec Alessandro Mendini, a été magique; il m'a invité à participer à des colloques sur le design, entre l'Italie et la France. C'est en
Italie que j'ai découvert que les industriels ne peuvent pas travailler sans les designers. La grande force du design italien vient de là. Et tant que l'on n'aura pas compris qu'une société doit avoir un laboratoire de recherche pour se développer, il n'y aura pas d'évolution possible. Alessi est le must en la matière, un exemple unique en son genre. Alessi provoque les choses et a toujours un temps d'avance sur les nouveaux matériaux. Pour moi, Alessi, c'est le Père Noël qui ne cesse de nous étonner et de nous combler! Son « usine à rêves » porte bien son nom, tout d'abord parce qu'elle est située dans une très belle région du nord de l'Italie, le lac d'Orta, pour ceux qui connaissent, mais aussi par la qualité de ses objets qui égayent nos petits gestes quotidiens.
Pour fêter vos vingt ans de design, l'Institut du Monde Arabe vous a ouvert ses portes de février à juin 2003. Une exposition qui a remporté un franc succès grâce au concours du commissaire Gilles De Bures. Et maintenant, quels sont vos projets?
À la demande d'Alessandro Mendini, je travaille actuellement sur des sofas qui seront présentés dans le cadre d'un salon de l'hôtellerie qui se tiendra à Milan à partir du 14 novembre 2003. Mais il y a, bien sûr, mes fidèles clients comme Ligne Roset, Daum, Driade, Alessi... pour lesquels je ne cesse de créer. À mes heures perdues (sourire) j'enseigne aussi à l'Ecole Nationale des Beaux-Arts d'Orléans.
À ce propos, si vous aviez des conseils à donner aux jeunes qui veulent faire du design leur profession, quels seraient-ils? Travailler, apprendre tous les jours, laisser parler ses émotions, savoir écouter et surtout rester soi-même.
Vous vivez à Paris depuis vingt-cinq ans, mais vous retournez souvent à Alger où vous avez créé un atelier-design dans le cadre de l'Ecole des Beaux-Arts. En tant que pionnier du design au Maghreb, que diriez-vous de l'avenir du design dans les pays du Maghreb?
Au risque de répéter ce que j'ai dit précédemment, on ne peut pas parler de design tant qu'il n'y a pas une industrie et un réseau de distribution structuré à son service. L'exposition « L'usine à rêves » d'Alessi, qui est la première exposition de design en Afrique et dans les pays du monde arabe, doit éveiller et interpeller la conscience collective. Les entreprises doivent se doter de laboratoires de recherche et d'expérimentation, soutenues par les décideurs économiques et les instances gouvernementales, sans quoi le design ne pourra se développer.

En tout cas, le célèbre couscoussier en terracotta d'Alessi, que vous avez dessiné en référence à votre culture maghrébine et qui a été vendu à plusieurs milliers d'exemplaires, doit être le plus bel exemple à suivre. Du beau design avec, comme petite touche d'émotion, le croissant de lune!

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