VOYAGE MAROC

Entretien avec Pierre Lunel :

Président de l'Université de Vincennes Saint-Denis (Paris VIII), professeur en droit de la santé, spécialiste des questions de bioéthique, mais aussi homme de culture et de dialogue, Pierre Lunel prend cette fois son bâton de pèlerin, en quête d'hommes-ponts méditerranéens, afin que la division laisse place à une véritable culture de la paix.

Quelles sont vos relations avec le Maroc ?

Elles sont toutes récentes, datant de quelques mois. Nous venons de signer une convention cadre avec l'Université d'Aïn-Chock (Casablanca) pour toutes les disciplines. C'est à partir de cette relation inter universitaire que, par habitude, ayant eu dans ma vie une carrière autre qu'universitaire, dans l'organisation d'événements culturels notamment, que nous avons amorcé un projet qui nous tient particulièrement à coeur et qui est l'une des raisons fortes de notre présence au Maroc. J'ai été en effet le secrétaire général de la mission du Bicentenaire de la Révolution française avec mon maître et ami Edgar Faure, qui en fut le président. Je me suis également occupé de francophonie. J'ai été conseiller technique du ministre et académicien Alain Decaux, ensuite j'ai été directeur des programmes de fiction sur la chaîne de télévision France 3. Enfin, je suis auteur d'ouvrages grand public, de biographies, d'essais et de romans.

Quel est ce projet qui vous amène au Maroc?

Il s'agit d'un projet sur les hommes-ponts de la Méditerranée. Moi qui suis Barcelonais d'origine, il était important de trouver le moyen de redonner à cette Méditerranée autre chose qu'une image de guerre, de conflit et de violence. Il faut au contraire montrer que cette partie du monde peut développer des messages et des méthodes, à la condition que ceux-ci ne soient plus, comme ce fut le cas lors de la civilisation de Cordoue, du temps d'Averroes, d'Ibn Khaldoun ou de Maïomonide, le champ clos d'intellectuels. Ces ponts doivent être passés avec le plus grand nombre, car en fin de compte les messages à transmettre sont simples. Ce sont des messages de pacification, de tolérance, d'où l'intérêt de retrouver dans ces sajesses anciennes, qu'elles remontent à l'Antiquité, à la royauté de Sicile, à la civilisation de Cordoue ou qu'elles soient issues de différentes religions, les clés qui nous permettent de travailler ensemble, de vivre ensemble, de discuter ensemble, de pacifier les coeurs ensemble. Tout cela mérite d'être retrouvé, qu'on en fasse la synthèse, un livre blanc, une totalité et que l'on trouve le moyen de le raconter de la façon la plus simple au plus grand nombre. Nous disposons aujourd'hui de tous les moyens médiatiques pour cela, à travers les journaux, les télévisions, les radios, autant de moyens de communication qui peuvent communier vers cette voie pour la culture de la paix.

Quelle forme, concrètement, va prendre ce projet?

Pragmatiquement et de la façon la plus simple du monde. On peut évidemment rêver, lorsque l'on parle d'hommesponts de la Méditerranée, d'une rencontre en forme d'itinérance qui s'échelonnerait autour de la Méditerranée avec, chaque année, des rencontres dans une ville symbolique d'un pays, Casablanca, Cordoue, Assises... On peut imaginer aussi, pour des raisons de compréhension mutuelle très forte entre deux pays, de pouvoir installer ces rencontres dans un lieu symbolique très fort d'un pays comme, par exemple, Fès. J'imagine très bien des « Voix sacrées de la Méditerranée » à Fès, d'autant que c'est ici, au Maroc, que j'ai trouvé le plus d'écho à mon projet et que j'ai trouvé le plus d'encouragement, notamment auprès de M. Ahmed Taoufik, ministre des Affaires religieuses, M. Lahraichi, le Directeur général de la télévision marocaine et M. Souhail Benbarka. Toutes les possibilités ont été données, reste à déterminer le lieu.

Il s'agira en somme d'une forme de colloque...

C'est en fait un mélange de plusieurs choses. C'est d'abord la parole qui sera conviée. Lors de la première réunion qui aura lieu donc au Maroc d'ici fin 2004, vont être conviés deux délégués de chacun des pays méditerranéens, un homme et une femme, afin de démontrer que les hommespont peuvent aussi être des femmes, avec toute leur intuition, leur connaissance de certains mystères que l'homme ne possède pas. Il faut bien se rendre compte, en effet, que sur le plan de la paix et de la tolérance, les femmes, par tradition et par biologie, ressentent mieux les choses. Une quarantaine de personnes vont donc se retrouver ici pour dessiner ce que va être le contour de cette opération, avec une part de colloques et de rencontres. L'important est de ne pas se faire rencontrer des gens qui ont pour habitude d'être d'accord mais de dresser des ponts en direction de ceux vers lesquels nous n'avons pas l'habitude d'aller, pour diverses raisons, religieuses ou autres. Prenons le cas du Maroc. Il y a dans le milieu francophone des personnes qui travaillent habituellement avec le service culturel de l'Ambassade de France. Mais si l'on reste confiné dans ce milieu, il n'y a pas de ponts. Ce qui est vrai pour le Maroc l'est aussi pour tous les pays. Le but est de faire se confronter des opinions qui ne sont pas forcément en harmonie et de les ramener à plus de dialogue, avec méthode, et dans l'esprit qui fut celui des gens qui travaillaient harmonieusement à Cordoue, alors qu'il y avait tout pour qu'ils soient opposés. Voilà ce que l'on doit créer: l'émanation d'une méthode de dialogue, d'un esprit et d'un style de rencontre. Je rajoute que la parole n'est pas seule conviée, car dans cette dimension de rassemblement, de passerelles et de ponts avec les autres, l'imagination, la créativité, l'intuition, qui sont davantage les vertus de l'art, de la musique, de l'image, des arts plastiques... Tout cela doit aussi être convié.

Quelle définition donneriez-vous de l'homme ou de la femme-pont?

Ce sont des personnes qui ont eu l'audace de couper un peu les amarres avec leurs certitude, leurs habitudes, leur culture et leur environnement et qui, étant ouverts, « lavés » en quelque sorte de tout cet amoncellement de savoir et d'expérience, sont disponibles, comme des enfants, pour entendre l'autre. Dans les messages religieux des trois religions du Livre, il y a bien cette volonté du dénuement de l'esprit et de l'âme afin, justement, que la parole de l'autre puisse vous toucher, pénétrer en vous. Si l'on arrive avec son savoir et ses certitudes, comment peut-on accueillir, si ce n'est superficiellement, les autres? Voilà ce que sont les hommes-ponts. Depuis Cordoue, il y a eu, dans toute époque, de telles personnes en Méditerranée. Il y en a toujours qui sont capables de donner à cette Mare Nostrum cette capacité symbolique de présenter un programme pour construire une culture de paix qui viendrait contredire cette image d'un champ clos, d'une culture de la guerre, de la terreur, du massacre, d'une culture du kamikaze. Chose qui me fait mal, en tant que Méditerranéen, comme à bon nombre de Méditerranéens.
Les hommes-ponts sont des gens de bonne volonté qu'il nous faut entendre car ils nous donnent un surcroît d'humanité, d'effort, d'audace pour aller de l'avant dans les défis qui nous attendent.

Publicité sur le Maroc par Google

Des articles complémentaires à consulter :