VOYAGE MAROC

Alexandre est un héros, et sa philosophie est un message important pour le film :

Thomas Schuhly, producteur, projette de partager avec le plus grand public l'histoire fascinante d'Alexandre le Grand. Pour réaliser cette odyssée, il fait appel à un professionnel d'envergure, Oliver Stone. « Alexandre le Grand », c'est un budget de 150 millions de dollars et une entreprise de trois ans, du scénario à la réalisation. C'est aussi pour le Maroc une multitude d'emplois dans la fabrication des costumes, des décors et dans la figuration.

Qui est à l'origine du projet?

C'est un projet que j'ai développé moi-même en 1989. Je vivais alors en Italie. J'ai toujours été convaincu que le personnage d'Alexandre Le Grand offrait tant au metteur en scène qu'au public une histoire unique. Comme producteur, je dois avoir de vraies raisons pour me lancer dans une entreprise d'une telle envergure. C'est un très jeune héros, avec un fort sex-appeal, et qui a conquis le monde. On a déjà là les éléments pour une base cinématographique. Mais Alexandre offre plus que cela. II avait une vue politique et philosophique sur le monde. II a créé à peu près 92 petites villes de par le monde qu'il a nommées « Alexandria ». Chaque ville était un message culturel. II y réunissait les différentes cultures car il voulait créer un monde où les différentes cultures, races et religions ne soient plus des causes pour les guerres. Vainqueurs et vaincus devaient se fonder en un seul peuple sous la domination grecque. Deux cents ans plus tard, c'est ce que tenteront de faire les Romains avec la « Pax Romana ». L'idée forte est celle de vouloir unifier le monde. Alexandre a organisé le mariage de 15 000 soldats grecs avec des femmes de toutes les cultures du monde. Les fils de ces unions devaient constituer une nouvelle génération qui ne sera plus déchirée par des fléaux comme le racisme ou la guerre de religion. Chacun devrait avoir la liberté de vivre selon son goût. C'était une ambition très haute que celle d'avoir voulu pacifier le monde. Alexandre est une vedette historique et une figure philosophique. II ne faut pas oublier que l'un des plus grands philosophes grecs, Aristote, était son professeur. II y a donc tous les ingrédients intéressants pour le cinéma. Alexandre est un héros et sa philosophie est un message important pour le film.

Pourquoi avoir choisi Oliver Stone? Qu'est-ce qui vous séduit ou vous touche en lui? Comment le définiriez-vous?
Oliver Stone est un des grands auteurs du cinéma américain et mondial. Pour réaliser un tel projet, il fallait un auteur qui ait une vision et qui peut penser. Oliver est non seulement une vedette en tant que réalisateur, il est aussi un des meilleurs scénaristes du monde. Et il sait faire un film moderne. Ce que j'aime aussi chez lui, ce sont ses qualités poétiques, sa force et sa soif de vérité. Les films d'Oliver ont toujours été un combat très personnel pour contraster avec une certaine hypocrisie américaine. C'est un poète dans le vrai sens du terme, c'est-à-dire celui qui est en quête d'une vérité. D'une vérité qui casse les préjugés. Je suis fasciné par son courage. II a risqué sa carrière pour rester au plus près de sa vérité. II a combattu des forces très réactionnaires aux USA. Le système a essayé de l'éliminer dans le sens artistique. Une production américaine n'aurait jamais confié ce projet à Oliver Stone. Hollywood n'aurait jamais financé ce film avec lui. La production est en majorité allemande. La participation des Etats-Unis n'est que de 25 `%. Les droits du film resteront à Munich. Les financiers allemands n'ont pas les mêmes problèmes éthiques que les Américains. De plus, il y a une tradition en Europe qui est de donner plus d'espace à l'auteur qu'on ne le fait aux USA.

En tant que producteur, quel cinéma défendez-vous? En quel genre croyez-vous?

Je suis le producteur classique convaincu par le cinéma d'auteur mais pas défini dans le sens français. Je crois en un cinéma populaire. Mais comprenons-nous bien, Shakespeare était populaire. On peut raconter la condition humaine dans un cadre populaire. Je ne suis pas pour un cinéma bourgeois intellectuel qui ne s'adresse qu'à une élite. Le cinéaste doit être un auteur dans le sens de force artistique et de force intellectuelle, mais il doit trouver une langue que le spectateur puisse comprendre. II est auteur dans le sens d'un individu avec des caractéristiques propres. Les Américains ont prouvé qu'on pouvait raconter de grandes histoires populaires. En Europe, les Italiens étaient les derniers à pouvoir traiter de grands thèmes humains pour le plus large public.

Comment expliquez-vous le déclin de certaines cinématographies européennes comme celle de l'Italie justement?

Chez nous, l'idéologie est devenue tellement importante. Le cinéma français devient souvent une proclamation. Je crois qu'une société qui ne connaît pas de grandes tensions sociales ou de souffrances n'arrivera pas à produire des oeuvres fortes. II faut le contraste pour produire de l'Art. L'Europe est devenue un grand Club Méditerranée. II n'y a plus de grands conflits. Mais ce sont des passages. L'Europe va se trouver à nouveau devant des tensions et créera à nouveau. La tension stimule la rébellion qui s'exprime à travers l'art. Sans la religion, l'Art n'existerait pas. II faut pouvoir raconter les différences, les contrastes, les conflits, les mensonges... Prenez l'érotisme et la liberté sexuelle! L'érotisme ne peut fonctionner que quand il y a des tabous. Quand tout est libre, il y a des développements malades. On ne peut jamais arriver à un état de liberté totale. Combattre pour la liberté est notre destin. Et cet acte de libération crée des forces positives. Sans la guerre du Vietnam, le cinéma américain actuel n'existerait pas. Certes, la guerre est cruelle, barbare, injuste mais elle a réveillé le cinéma aux USA. « Taxi Driver » raconte l'histoire d'un homme qui retourne à New York après la guerre du Vietnam. Il cherche à retrouver une dignité. Beaucoup de films d'Oliver Stone traitent de cela aussi. Oliver a combattu au Vietnam.

Pourquoi avez-vous pensé au Maroc pour le tournage d'Alexandre?

Nous avons tout de suite pensé au Maroc. Dès le début du projet, en 1990. La première raison est qu'on peut trouver des paysages complètement différents qui peuvent couvrir l'odyssée d'Alexandre en Perse, en Grèce, en Macédoine... La seconde est qu'on peut réaliser avec les artisans marocains l'essentiel des décors et des costumes. On peut d'ailleurs comparer le talent des artisans marocains avec celui des Italiens dans les années soixante, à Rome. On peut faire fabriquer tellement de choses ici. Donc, la richesse de la nature et le talent des Marocains nous ont décidé à choisir ce pays.

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