Agadir, un exemple peu commun d'esprit civique

S'il n'y a de richesse que d'hommes, les gens d'Agadir le prouvent tous les jours. En témoignent la multitude d'associations et d'organisations non gouvernementales qui opèrent dans la région, relayant de façon spectaculaire les organismes publics pour s'associer au développement de la ville et de ses environs.

Depuis 1935, date de la Marche verte, Agadir est devenue l'épicentre du Maroc. Ville entièrement détruite lors du tragique tremblement de terre de 1961, puis entièrement reconstruite, Agadir se résume pour beaucoup à une ville balnéaire à seule vocation touristique. Pourtant, la région de Souss-Massa-Draâ, que l'on se plaît en effet à nommer « le vaisseau amiral du tourisme marocain », cache bien d'autres potentiels dont la pêche et l'agriculture ne sont pas les moindres. Mieux encore, Agadir est riche de ses femmes et ses hommes qui donnent au pays tout entier un exemple peu commun d'esprit civique et de solidarité. La région

est en effet réputée pour être la plus riche en ONG du royaume. Les « Aït débrouille » du Souss, pour reprendre l'expression de Fatima Mernissi, n'attendent ni la pluie, ni le destin : ils se prennent en charge eux-mêmes. À chaque village, donc, sa « jemmaâ » moderne, telle l'association d'Issafan, d'un petit douar à 150 km d'Agadir, ou encore l'association Tiwizi qui, depuis sa création en 1993, a révolutionné la vie des habitants de Tagadirt-Naâbadou. Autre formule, celle de la région d'Irgh, où une dizaine de douars se sont regroupés sous la houlette d'une même ONG, l'association Irgh. Et la liste est longue.

Tous ces regroupements dénient avoir une quelconque vocation politique. Leurs objectifs se résument souvent en quelques mots : électrification, équipement en eau potable, alphabétisation, vaccinations, désenclavement. C'est ainsi que, par exemple, près de 1500 km de routes ont été construits sur des initiatives essentiellement associatives. Des dizaines de villages ruraux enclavés sont ainsi devenus faciles d'accès, voire desservis par autobus.
À l'origine de ce vaste mouvement, avec pour moteur un rare esprit de solidarité, l'association Illigh pour le développement et la coopération, parmi les plus anciennes ONG d'Agadir. Le principe de participation collective, initié par son président Abderrahmane Bouffas, à depuis fait école et engendré une pléthore d'associations de douar. Principe qui consiste non pas à assister la population mais à l'associer à son propre développement. En effet, ces ONG de développement rural durable, comme elles se définissent, accordent une importance particulière à la concertation avec les habitants afin de susciter la mobilisation de tous et leur participation active dans chaque projet de développement. À cet égard, l'exemple de l'association Tiwisi est édifiant.

Publicité sur le Maroc par Google

Pour un château d'eau

Forte d'une population de 4 500 habitants, la localité de Tagadirt-Naâbadou connaissait des problèmes flagrants dus au manque d'infrastructure de base pour assurer ses besoins les plus élémentaires. Cela allait de l'inaccessibilité du douar, privé de transports en commun car seule une piste non carrossable la reliait à la route, aux pénuries d'eau, avec leur lot de corvées de quête auxquelles sont généralement assignées les jeunes filles, affectant leur scolarisation et accroissant de ce fait le taux d'analphabétisme. Créée en avril 1993, à l'initiative de l'un de ses élus locaux, l'association Tiwizi a pu, en six années, changer radicalement les conditions de vie dans la localité à travers un premier projet pilote. C'est ainsi que la piste d'accès au village fut terrassée et aménagée en 1994, permettant sa desserte par transports en commun. Cela peut sembler banal, mais aujourd'hui, la population de Tagadirt-Naâbadou se réjouit de pouvoir vaquer à ses courses, ses études, son travail ou ses loisirs. Plus déterminante encore, la construction du château d'eau, opérationnel depuis novembre 1995, libérant les femmes et les enfants des corvées d'eau et permettant leur scolarisation et leur alphabétisation. Associés à ce projet, les villageois ont participé à son financement à hauteur de 70 %, soit 1,7 million de DH, prouvant par là la capacité de mobilisation de ce type d'association. Avec 418 foyers alimentés en eau potable, Tagadirt-Naâbadou peut se targuer également d'avoir amélioré considérablement ses conditions d'hygiène et de santé et réduit à presque rien ses taux de morbidité et de mortalité infantile. Une révolution, d'autant plus qu'aujourd'hui, toujours selon la même dynamique, le douar a pu généraliser la scolarisation des filles et des garçons, améliorer l'aménagement de l'espace scolaire, gérer ses ordures ménagères, associer les femmes au développement du douar, faisant d'elles des membres à part entière de l'association où, chose nouvelle, elles peuvent s'exprimer démocratiquement.

Les femmes et les enfants d'abord

Outre les routes, l'eau potable et l'électricité, la question de l'intégration des femmes au développement de la région figure parmi les principales ambitions de la société civile gadirie. Si, dans les villages, les cours d'alphabétisation sont devenus chose courante, de grandes associations vouées à la femme et à l'alphabétisation se sont récemment créées, qui présentent déjà des résultats notables. Au terme de deux années seulement, le CRDA, association à but non lucratif qui a pour mission de créer et gérer des unités de développement et d'alphabétisation en milieu rural, a pu en créer à ce jour plus d'une centaine, dans tout le Maroc, au profit de quelque 12 800 femmes et jeunes filles principalement. Objectif du CRDA d'ici à 2010: alphabétiser
et intégrer au développement économique quelque 300 000 Marocains. Fortement impliqué dans la région d'Agadir, le CRDA compte déjà 2 850 bénéficiaires.

Très assidues, les femmes gadiries sont les premières « clientes » des différentes unités d'alphabétisation, dont elles représentent 95 à 100 % des effectifs. Certaines vont même jusqu'à créer leur propre association, comme les femmes d'Agadir Ida Ou Tanane ou celles d'Aourir qui ont fêté cette année la journée internationale de la femme.

Les enfants ne sont pas en reste. Un important accord de partenariat vient d'être signé entre l'association Illigh et la Fondation Zakoura pour la réalisation d'un projet éducatif en faveur des enfants habitant en milieu rural dans la région du Sud du Maroc. Quelques 3 000 enfants de Taroudannt et de Tiznit qui n'ont pas pu accéder à l'enseignement formel bénéficieront de cette opération qui consistera, dans une première étape, en la construction de 21 écoles.

Qu'elle soit urbaine, rurale ou issue de la diaspora, la société civile gadirie constitue d'ores et déjà un puissant lobby de développement durable. Un contrepoids certain au marasme socio-économique qui a maintenu bien trop longtemps les populations dans un état de sous-développement indigne d'une grande région.