En parcourant l'arrière-pays d'Agadir, l'observateur averti se rend aisément compte de l'invalidité des clichés relatifs à l'atonie générale de l'agriculture et des espaces ruraux. Ce constat est particulièrement net dans le Souss-Massa où les activités économiques et sociales manifestent le savoir-faire de populations réputées industrieuses, donnant à l'espace une singulière spécificité, voire une identité tout court.
La crise liée à la sécheresse récurrente au cours de cette dernière décennie et les solides relations qu'entretiennent les hommes avec leurs terroirs, resserrés par l'ouverture sur des horizons lointains, ont probablement fini par provoquer une dynamique économique et spatiale, animée par des acteurs sociaux bien enracinés dans leur « pays »...
En effet, il règne toujours une grande fébrilité dans le Souss-Massa, vieil espace de peuplement, dépositaire et gardien jaloux de la tradition, de la langue, des us et coutumes berbères, où les densités humaines expliquent l'intensification de la production agricole.
Le paysage rural et la toponymie sont d'abord marqués par l'eau, les linéaments des canaux et les vrombissements des motopompes; car l'irrigation, qui met à profit l'eau des trois barrages Youssef ben Tachfine, Abdelmoumen et Aoulouz, structure toute la région empâtant les traits des finages, des propriétés, des plantations et des haies de protection sur plus de 70 000 hectares. Faut-il rappeler qu'ici c'est l'irrigation qui sauve l'agriculture et le paysan d'une irrémédiable pauvreté? Là où elle n'est pas possible, l'homme ne peut survivre sous un tel climat subdésertique et dans de telles conditions de densité humaine (la superficie agricole utile est de 228 500 hectares pour 1363 270 d'habitants).
Sur des étendues, les carences de pluviosité sont compensées par un apport des eaux de surface ou profondes. Mais comme les volumes hydriques globaux sont étroitement dépendants d'un climat capricieux, la parcimonie et le transport d'eau à distance permettent aux agriculteurs de contrebalancer utilement les insuffisances et les irrégularités des précipitations.
La prévoyance et l'habileté des agriculteurs du Souss-Massa expliquent également leur choix d'une irrigation fertilisante, certes plus coûteuse en matériel d'injection, en engrais solubles et en technicité que la fertilisation classique, mais elle fournit à la plante l'eau suffisante et les éléments nutritifs nécessaires. On assiste, depuis les années 1970, à une diminution des apports de recharge en eau liés aux sécheresses, tandis que les prélèvements à partir de la nappe phréatique pour les besoins de l'irrigation conduisent à une baisse généralisée de son niveau. Une baisse jugée assez grave, notamment dans la zone agrumicole de Sebt El Guerdane. En outre, cette même nappe est soumise de plus en plus au risque de pollution (par les nitrates et les phosphates) que provoquerait le recours excessif aux fertilisants.
Mais à ce jour, l'adaptation des agriculteurs semble toujours avoir du ressort. Ainsi, dans le Massa, « pays » que distinguait la grande exploitation céréalière, dès que le blé s'est trouvé en dessous de ses exigences minima et que l'orge tendait vers sa limite, les agriculteurs ont placé leurs moyens dans les cultures spéculatives, seules susceptibles de rentabiliser les dépenses et les investissements engagés. Car l'intensification des cultures céréalières exige d'abord l'irrigation - condition sine qua non dans un espace aride - et pour cela, il faut avoir les moyens de pomper l'eau pour la transférer ensuite jusqu'aux parcelles, autant d'opérations coûteuses pour l'agriculteur. De ce fait, les revenus du bananier, des primeurs, des agrumes et de l'élevage laitier rentabilisent beaucoup plus facilement les capitaux consacrés aux cultures sous serre, à l'élargissement du parc de matériel agricole et aux efforts consentis pour les stations d'emballage et de conditionnement.

Dans les périmètres de Massa, Tassila, Issen, Aoulouz et Sebt El Guerdane, ce sont de vastes aires ou de petites parcelles de production d'agrumes, de maraîchages, de bananes, de fleurs, de primeurs et de céréales qui offrent un parcellaire bien travaillé par une paysannerie qui connaît aussi bien les techniques de l'irrigation que celles du marketing. Une paysannerie qui a su égrener patiemment les gains au sein de corporations commerçantes et commander les flux marchands dans son propre espace, répondant d'abord à une demande de qualité émanant des milliers de commensaux touristes que la baie d'Agadir a su attirer ou fidéliser. Ayant compris également l'avantage de la précocité sur un marché international de plus en plus ouvert, elle a su ce qu'il fallait cultiver, comment le faire et se spécialiser dans les maraîchages, les fruits, les fleurs, les cultures biologiques, avec, à la clé, des devises affirmant que la pastèque, le melon et la tomate d'Agadir sont réputés pour être « les meilleurs ».
Les maraîchages (18000 ha) et les agrumes (28000 ha) tiennent une place de choix et produisent respectivement 887400 et 620000 tonnes. Les fluctuations au niveau des productions sont liées à des alternances culturales, tandis que les exportations restent soutenues malgré les contraintes tarifaires et contingentaires imposées par l'Union Européenne, principal débouché (332300 tonnes d'agrumes contre 255700 tonnes de produits maraîchers). C'est la tomate sous serre qui émerge avec des rendements de 383 500 tonnes dont 130 000 destinées à l'exportation et la « Maroc Late », variété agrumicole particulièrement prisée par le marché européen.