Le Maroc et la sculpture sur bois

Les maîtres ébénistes et menuisiers marocains sont riches d'une tradition ancestrale, tradition qui se poursuit aujourd'hui en s'adaptant parfois à un esprit contemporain empreint de métissage.

Le Maroc est célèbre dans le monde entier pour son travail du bois:

objets utilitaires, bien sûr, mais également part importante dans la construction des monuments. Ce noble artisanat est attesté dès l'époque idrisside (789-921 après J.-C.) par une poudre en bois de cèdre sculpté de la mosquée A1 Qarawiyyin, à Fès. Ces traditions se perpétuent sous les Almoravides au XXII siècle, puis sous les Almohades jusqu'au XIII siècle, qui apportent une influence andalouse. Sous les Mérinides, au XIVe, mosquées et universités coraniques offrent de magnifiques exemples de sculpture sur bois, tandis que cet art s'observe également dans les édifices profanes tels que les hammams ou les caravansérails. Au cours du XVI siècle, outre l'apport andalou, on note un esprit floral en provenance de Turquie dès l'époque saâdienne, et l'on en trouve des exemples tant dans les tombeaux saâdiens que dans la médersa Ben Youssef de Marrakech. Mais le bois sculpté va s'accompagner de peinture au cours des XVIIe et XVII siècle, aussi bien dans les éléments architecturaux que dans les meubles et objets utilitaires et de décoration. Puis, au cours du XIX siècle, sont introduites marqueterie et incrustations. À chaque époque  son style, mais grâce aux maîtres artisans, ou maâlems, le savoir-faire se perpétue, une source d'inspiration si riche pour les créateurs d'aujourd'hui.

Un maâlem contemporain

Toufik Bellafari est un maître artisan, un maâlem d'une nouvelle génération. Il sait, dans son domaine, le bois sculpté, utiliser le savoir-faire du passé et l'adapter à un esprit contemporain. Pour lui, l'histoire commence à l'école technique ORT de Casablanca où, en atelier, il apprend la menuiserie: « Nous avions une planche, un sujet à faire, nous devions la réaliser nous-mêmes! ». Il reconnaît: « Cette école m'a beaucoup apporté, je connais la technique ». Diplôme en poche, il devient le collaborateur d'un architecte et travaille dans une agence de Casablanca. Puis il part vivre à Paris et à Genève, où il étudie les beaux-arts et la décoration. Il y travaillera vingt-deux ans. Pendant huit années, il alterne les chantiers en France et au Maroc... Mais les projets d'hôtels, de villas, dans le Royaume, le retiennent, et il décide de s'y installer définitivement en 2001. Aujourd'hui, il exporte ses meubles en France, au Benelux, en Allemagne...

De l'inspiration marocaine au métissage

Au départ, son inspiration était dictée par l'art traditionnel. Puis il s'est tourné vers des influences lointaines, tout en prenant soin de toujours conserver une touche locale. Toufik Bellafari aime le métissage, les mélanges. « Les livres sont une grande source d'inspiration. Pour réaliser cette console, par exemple, je suis parti d'une frise d'après des recherches iconographiques. 5i; au début, je suggérais un Maroc complètement traditionnel, en fonction de mes folies, j'ai ajouté l'Asie, la Thailande, la Chine, l'Indonésie, Bali! » Et si, aujourd'hui, les noms dont il baptise ses créations sont souvent inspirés par ces pays, ces dernières sont en harmonie dans les riads, où elles redeviennent pleinement marocaines. Souvenons-nous que le Maroc a toujours été au carrefour des cultures, et qu'ont été intégrés des apports divers. Par exemple, au Musée de Marrakech, ancien Palais Mnebi, on pourra admirer dans le patio principal des boiseries XIXe siècle, portes et fenêtres d'esprit portugais.

De l'idée à la réalisation

Tout commence par un dessin. Qu'il s'agisse d'un siège, d'un chevet, d'un coffre... le créateur recherche, étudie les proportions, établit des cotes, dessine, photocopie, agrandit, calque, transforme. Son bureau d'études emploie plusieurs personnes qui se penchent sur les chantiers en cours. En équipe, ils se concentrent sur la méthode de montage. Car il faut savoir transformer une épure en réalité, ce qui suppose souvent des prouesses techniques. Un tabouret, un fauteuil de salon, une méridienne ou une console sont déjà, en soi, des oeuvres d'art. Mais que dire du plafond ouvragé destiné. à une somptueuse demeure de la palmeraie où le délire créatif va, quand même, une fois accroché, peser plusieurs tonnes ! Calculs de poids et de portée, étude de faisabilité: il ne suffit pas d'avoir des idées, encore faut-il qu'elles soient réalisables. « Je fais le lien entre le cabinet et l'atelier, où je passe chaque jour plusieurs heures. Je décline mes modèles par familles, de tailles et dimensions différentes. Consoles, grandes ou petites, bancs, tringles à rideaux, ligne « Pékin », . pour une inspiration extrême-orientale: banquettes, canapés, fauteuils. Je monte ainsi ma ligne ».

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Des pièces uniques

Comme il ne s'agit pas de production en série mais d'artisanat, le grand luxe est de changer, chaque fois, les proportions et les dimensions. Les sculptures sont légèrement ou complètement modifiées. Ainsi, les méridiennes ne sont jamais identiques: les accoudoirs seront plus ou moins hauts, l'assi- _  se plus ou moins profonde... De la sorte, chacun aura sa pièce unique. Ce qui est l'un des avantages majeurs de l'ar tisanat de haut niveau. Un palanquin immense et somptueux, ou encore une table basse de deux mètres au carré, ornée de quatre pieds différents dont le maître est à juste titre très fier: « Je suis copié mais c'est la rançon du succès, cela prouve que mes modèles plaisent... ».
« J'ai monté un atelier artisanal - modeste - dans un quartier populaire. Je travaille le cèdre naturel et je réalise la plus grande partie des meubles et objets. Je choisis le bois en billots que j'achète au poids, et qui doit sécher avant tout plusieurs mois en stock. Puis je le fais découper dans une scierie, comme tous les artisans. Selon les besoins, ce seront des poutres, des planches de sections et d'épaisseurs différentes. Il s'agit essentiellement de cèdre de l'Atlas, mais je travaille parfois le noyer. À ce stade, il faut attendre que le bois sèche encore. Cela va de quinze jours, en été, lorsqu'on l'expose au soleil, jusqu'à plusieurs mois en hiver. Le bois travaille, vit encore, diminue de volume, se fend. Il y a beaucoup de perte, car on achète les troncs avec l'écorce, mais on récupère les moindres morceaux pour les petites pièces ». Des établis, des outils, des copeaux et de la sciure sur le sol. On ne fume pas ici, c'est trop dangereux. Un ouvrier s'applique à une méridienne où seront sculptées des formes géométriques. Cannelures et torsades, feuilles et fleurs, rosaces et symboles... Les assemblages sont nobles, tenons, mortaises, colle à bois. À l'attention des sculpteurs, les dessins
sont effectués sur calque puis sur carton à échelle réelle. L'ouvrier découpe ce dernier puis le plaque sur la pièce à sculpter. Il reproduit les contours au crayon directement. Les artisans travaillent avec des ciseaux à bois et des gouges, des outils très simples, rudimentaires.

Sculpture sur bois

Gravures et sculptures, travail plus ou moins profond, délicates dentelles de bois évidé. Il faudra ensuite poncer et polir longuement. Le cèdre naturel est ensuite teinté dans toute une gamme de couleurs allant jusqu'au noir ébène. Le plus souvent au brou de noix. Mais la nouvelle patine rouge, qui rappelle l'ancien Empire de Chine, est très difficile à copier: recette secrète! Enfin, il faut nourrir et protéger le meuble par plusieurs applications de cire teintée: on n'utilise pas de vernis chimique. Le bois sculpté peut s'agrémenter d'incrustations de bois, d'os, de verre, de maillechort, de cuivre, de résine qui remplace avantageusement l'ivoire, matière prohibée. L'artisan ébéniste travaille ainsi en collaboration avec d'autres corps de métiers, tels le ferronnier ou le dinandier. Ceux-ci vont brûler, repousser, marteler le métal pour faire des ferrures, des clous... Quant au verrier, il pourra incruster le bois de cabochons bombés à chaud, à la main... Une création à l'infini, qui dépasse les règles traditionnelles et qui permet de devancer les goûts et les exigences.

Art au Maroc