En un siècle, la ferronnerie a connu de nombreuses mutations. De la fabrication d'outils agricoles aux grilles des maisons, jusqu'aux accessoires de décoration... L'artisan d'autrefois est devenu un artiste qui exporte ses créations dans le monde entier.
Tout travail du métal relève, dans la mentalité populaire, de l'art du sorcier, ce qui laisse supposer une influence des traditions africaines. Le feu et le métal en appellent en effet à des forces ténébreuses, lucifériennes, et le forgeron, en contact avec ces puissances, est à la fois craint et un peu méprisé » écrit Ahmed Sefrioui dans « Artisans du Maroc ». La 57e sourate du Coran, « AlHadid », ne rappelle-t-elle pas : « .,.et Nous avons fait descendre le fer qui contient danger terrible et utilité pour les hommes » ?
Âgé de 54 ans, le maâlem El Mahjoub travaille le fer depuis plus de quarante ans. Il n'avait que 11 ans quand il a commencé, après avoir étudié un temps à l'école coranique. L'apprentissage était rigoureux et le père sévère. Il n'a pas oublié les raclées et aussi les risques du métier. Il porte encore les traces d'anciennes brûlures, lorsque le fer rouge était tombé sur sa jambe. La plaie avait été recousue à l'hôpital, mais dès le lendemain, il avait fallu qu'il se remette au travail.„ À Marrakech, son père avait été le premier à avoir une échoppe de forgeron à Bab Rob, dans un souk qui aujourd'hui n'existe plus. Il énumère avec émotion une quinzaine de noms, ceux des anciens maâlems : son père Lahcen, Benbrik, Ba Mohammed,., Parfois, leurs fils ont repris le métier, mais d'autres sont partis. Le souk des ferronniers, ou souk Adadine, a été transféré dans les années soixante là où il se trouve actuellement.
Le travail du fer est très ancien au Maroc. Traditionnellement, à la campagne, les forgerons fabriquaient tous les outils agricoles, pioches, pelles, socs de charrues... Le maréchal-ferrant, autre corporation, ferrait chevaux et bêtes de somme. D'autres étaient spécialisés dans les accessoires équestres, comme éperons et étriers. Ou encore les fusils et pistolets, poignards et sabres. Ou les cadenas, clés, serrures... Le fer venait du Haut-Atlas et était aussi importé. On le travaillait dans une forge animée par un double soufflet. El Mahjoub, qui lui aussi a fabriqué au début des outils, se souvient : « la forge était très grande. Il fallait la faire marcher avec les deux mains. Cela demandait beaucoup d'effort physique. Il n'y avait à l'époque ni soudure, ni électricité, que du travail de force! Les gens étaient en forme, sains. Nous n'employions pas de produits de soudure nocifs. Il fallait être quatre pour fabriquer un seul fer, un tenait le fer rouge et chaud, les trois autres tapaient dessus pour réaliser la forme. Ça faisait comme une musique, c'était un travail harmonieux... Ça plaisait aux touristes... Aujourd'hui, eux aussi regrettent l'ancienne forge. Elle est restée dans la boutique, mais on ne s'en sert plus. Avant, nous utilisions des boulets de coke qui nous étaient livrés de Moulay Brahim à dos d'âne. Ce n'était pas encore le temps du charbon... J'étais petit, c'était dans les années 50-60 ».
El Mahjoub ajoute : « puis on a peu à peu cessé de faire les outils agricoles. Les commandes des campagnards ne suffisaient pas pour vivre. Nous avons suivi la demande, fait des grilles et balustrades, des portes en fer ». Car le fer forgé était très utilisé dans les éléments d'architecture des maisons traditionnelles marocaines de la médina, riads et diours, ou des douars de campagne. Les grilles fermaient les fenêtres, dans leur cadre de bois de cèdre. Rondes ou carrées, les barres verticales prenaient position dans les percées de trous horizontales. Les volutes, très variées, qui suivaient l'inventivité et la créativité des maâlems, étaient fixées par des attaches de fer plat. La soudure n'apparaîtra que plus tard et prendra très vite une connotation ordinaire. « Le chalumeau existait déjà, mais nous n'en avions pas encore. C'est venu dans les années cinquante et soixante, en même temps que notre arrivée dans le souk actuel. Une ou deux personnes d'abord, puis ça s'est répandu. Les anciens maâlems, dont mon père, détestaient cette technique et ne voulaient pas l'employer, mais ils s'y sont mis malgré tout... Il faut dire que la qualité du travail s'en est ressentie. Auparavant, tout était fait sans soudure, y compris les bêches et les pioches... Fer rouge contre fer rouge, cela suffisait à réunir les pièces. Au début, les gens de la campagne ne voulaient pas d'un travail soudé, car les outils ainsi fabriqués étaient plus fragiles ».
