Les grandes portes intérieures étaient fermées au moyen de lourdes barres de fer et de verrous, forgés et travaillés. La porte extérieure de la maison comportait de gros clous de fer et une serrure imposante, toujours réalisée par les ferronniers. Un volumineux heurtoir de fer, le plus souvent un anneau de métal, achevait le décor, utilitaire et protecteur avant tout. Les portes des villes et des souks étaient également fermées de la même façon par un majestueux verrou, incrochetable au demeurant. Éléments de décor ou toujours utilitaires, ces serrures et verrous sont toujours fabriqués dans le souk Adadine...
Chaque année, avant le début du ramadan, les ferronniers constituaient leur stock de braseros et de brochettes, en prévision de l'Aïd el Kébir, la grande fête du mouton, célébrée quelques mois plus tard. Les braseros étaient forgés, pliés, rivetés, mais ne comportaient aucune soudure. Rien à voir avec la production actuelle! Ce qui rend bien nostalgique notre maâlem... « Nous faisions les petits fours de barbecue pour les grillades et les brochettes. C'était un travail saisonnier qui commençait au mois de Chaabane... Mais l'industrie a tout tué. Aujourd'hui, les fours, grillades électriques et brochettes sont fabriqués industriellement ».
Au fil des années, le métier a changé. Le fer forgé s'est introduit dans l'ameublement et la décoration de la maison. Lampes, lanternes, chandeliers sont présents un peu partout, et dans le monde entier maintenant. Comme en tout, il y a des modes. Chaises, fauteuils en fer entourent des tables aux plateaux de zelliges, à Marrakech, Saint-Tropez, ou Miami. « Depuis vingt ans, nous avons commencé à faire des objets de décoration, essentiellement pour des étrangers. Nous effectuons le meilleur travail possible. Ainsi, même s'il y a une soudure on ne doit pas la voir! Hélas, aujourd'hui, il y a trop de choses faites n'importe comment. Nous fabriquons aussi des lanternes. C'est lucratif, car nous pouvons produire beaucoup de pièces par jour ».
El Mahjoub regrette le temps où « les forgerons gagnaient bien leur vie, même s'ils étaient nombreux. Leurs échoppes étaient bien plus belles que maintenant, mieux rangées, organisées. Ils travaillaient de 8 heures du matin jusqu'à la première prière de l'après-midi. Ensuite, le maâlem s'habillait bien. Vêtu de sa djellaba blanche, immaculée, la tête enturbannée, assis sur sa natte de paille, il prenait le thé devant sa boutique, avec fierté, et ne travaillait plus jusqu'au lendemain... Oui, l'ancien maâlem ressemblait à un lion lorsqu'il travaillait, tant c'était un travail de force et de foi. On entendait des souffles et des rugissements qui sortaient de sa poitrine... Il demandait toujours un grand délai pour son travail ».
Et puis « en ce temps-là, les gens n'avaient pas beaucoup de besoins. L'argent était moins nécessaire, alors qu'aujourd'hui il en faut toujours plus. Dans les années soixante-dix, mon frère Abdallah et moi fabriquions 10 grilles pour 30 dirhams en une journée, des grilles de 60 par 40, cela faisait 3 dirham par grille! Aujourd'hui, elles sont encore dans les maisons, à Moulay Brahim. Sans soudure. C'était un travail quotidien que nous faisions à l'avance. Tout comme dans les années soixante-dix est apparu le petit butagaz, nous fabriquions alors un panier pour le porter... ».

Plus grand souk de Marrakech, le souk Smarine donne directement sur la place Jemaâ el Fna. Occupé aujourd'hui par des bazars de toutes sortes, il n'a gardé aucune trace de sa vocation première de souk des ferronniers. Seul son nom, Smarine, vient de « masmare » qui signifie « clou »... « Autrefois, il était occupé par les maréchaux-ferrants puis par les forgerons. Je n'ai pas connu ça, mais mon père m'a raconté. C'est là qu'il a été apprenti. Même à Rhaba Rdima, sur la place aux épices, il y avait deux forgerons. Aujourd'hui, il n'en reste rien ».
Abdeladi et Abdallah, les frères d'El Mahjoub, l'ont rejoint depuis une dizaine d'années. Depuis, ils travaillent en famille. El Mahjoub n'a jamais cessé d'aimer son travail, conforme à ses convictions religieuses: « Hamdoullah ! C'est du halal... ». Les trois frères sont mariés et leur travail leur permet de faire vivre toute la famille. Le fils d'El Mahjoub est encore un enfant, mais son père l'emmène parfois avec lui. Il aimerait qu'un jour il prenne la relève « s'il aime lui aussi ce travail.