Passementiers du Maroc

Destinée à embellir caftans et autres djellabas, la passementerie est devenue un art à part entière. La mode s'en est emparée. Entre modèles pour des défilés de haute couture et créations de décors pour le cinéma, l'artisan s'est métamorphosé en créateur admiré et reconnu. Rencontre avec Moulay Youssef E1 Alaoui.

Rien ne destinait Moulay Youssef El Alaoui à devenir un professionnel de la soie, « harare ». Après des études universitaires au Maroc et en France, entre 1982 et 1986, ses diplômes en poche, il travaille dans le secteur bancaire. Dans le souk des « harrarine » de Marrakech, tout près des teinturiers, il découvre une boutique à vendre. Inexplicablement attiré par le « harire », il reprend l'activité. Peu à peu, sa clientèle se constitue et il se consacre à son nouveau métier pour lequel il éprouve une passion. Presque quinze ans ont passé, et Moulay Youssef El Alaoui aime toujours autant choisir, agencer les couleurs entre elles, créer... Mais l'artisan est devenu, au fil du temps, un artiste d'exception.

Aux origines: la passementerie berbère

« Il existe au Maroc une très ancienne tradition de passementerie berbère faite avec de la laine au lieu de la soie, de la laine teinte dans les couleurs berbères traditionnelles: vert, jaune, orange. Des couleurs que l'on retrouve dans les pompons, les ceintures et les tapis berbères. À l'origine, les tresses  et les boutons servaient essentiellement à orner les vêtements féminins, tels les « tkhmel », gilets féminins très anciens dans l'habillement berbère, que l'on voit encore portés par les femmes qui chantent dans le folklore. Ils sont agrémentés parfois avec de la soie pure, parfois avec des perles, voire même des paillettes de métal qui bougent lors de la danse. On retrouve d'ailleurs ces ornements sur les ceintures ou les jupes. Aujourd'hui encore, les ceintures de mariage sont entièrement réalisées en passementerie - maintenant en sabra tressée - qui dessine de nombreux motifs. De tout temps, les caftans des femmes se devaient d'être les plus beaux possibles. Les Andalous, aussi bien juifs que musulmans, chassés par la « Reconquista » espagnole dès le xve siècle, ont apporté avec eux, en s'installant au Maroc, leurs propres coutumes et art de vivre. Parmi ceux-ci, leur propre passementerie, pour laquelle ils avaient recours au fil de soie ».

De la soie à la sabra

« Au début du xixe siècle, la passementerie connaissait un remarquable essor, notamment à Fès, qui importait de Chine de la soie véritable. Cette soie était alors colorée avec des produits naturels dans les souks des teinturiers. À partir des années soixante, avec une demande toujours croissante, est apparue la « sabra », à base de fibres de bois de sisal. Pour répondre aux souhaits de la clientèle, il a fallu, dans les années quatre-vingt, importer des écheveaux de sabra déjà teintés. Car les teintures traditionnelles s'éclaircissaient au fil du temps et des lavages. De plus, la gamme des coloris était restreinte. L'évolution inexorable est allée à l'encontre de l'activité des teinturiers locaux qui ne pouvaient garantir la stabilité des couleurs. En contrepartie, la sabra offre actuellement une extraordinaire palette de tons ».

Une multitude de petites mains...

« Autour du passementier gravitent de nombreux autres métiers. En effet, plusieurs spécialistes interviennent. La plupart sont des femmes qui travaillent chez elles et complètent ainsi les revenus du ménage ou gagnent un salaire d'appoint. Première étape: à l'aide d'un rouet en bois, les « houalate » dévident les bobines de sabra afin d'obtenir un fil dont elles font des écheveaux de treize grammes, nommés « houlkhale ». Par la suite, les « oukadate » font des boutons pour djellabas et caftans ou bien tressent à la main les « dfira ». Destinées aux djellabas pour hommes, les tresses se nomment alors « mramma ». Elles se devront d'être discrètes, que ce soit dans la couleur ou les compositions. Certaines femmes réalisent aussi les motifs de petits dessins de décoration, les pompons et embrasses de rideaux. Quant aux ceintures pour femmes, nommées « mjadlia », ce sont, la plupart du temps, des hommes qui les confectionnent, en boutique ou à domicile. Enfin, qui ne connaît les « sfifa » qui décorent les vêtements féminins? Traditionnellement, ces tresses sont confectionnées à la main, par des femmes, avec une simple barre de bois. La longueur de celle-ci est toujours limitée à deux mètres environ. Face à l'exigence de la clientèle, il a fallu utiliser des machines importées du Japon. Malgré tout ce petit monde de sous-traitants, il y avait trop de délais, il fallait réagir plus vite ».

Modes marocaines et engouement occidental

« Actuellement, la mode est à la tresse faite à la machine. Après avoir plébiscité pendant un an et demi les tresses faites à la main, les « sfifa makhzania » qui ont effectivement beaucoup d'allure, les clientes réclament d'autres modèles. Les vogues se succèdent sans fin! Nous créons sans cesse des dessins inédits. En fait, nous devons créer et devancer la tendance. En manipulant les fuseaux, nous découvrons toujours de nouveaux motifs. Il faut savoir que la passementerie d'un seul caftan demande au moins cent grammes de sabra, huit mètres de tresse et, au minimum, deux cents boutons. Parfois plus, puisque aujourd'hui, on ne se contente plus seulement de les coudre de haut en bas du vêtement, mais également le long des manches et du pantalon, ce qui nécessitera en tout de 400 à 500 boutons! ». Qu'ils soient tailleurs professionnels ou bien des femmes qui font elles-mêmes de la couture, M. El Alaoui conseille ses clients, qui deviennent des habitués. Il joue un rôle très important dans le choix des couleurs et des motifs: « Chaque fois, j'ai le trac de l'artiste. Il faut toujours avoir l'esprit en éveil, trouver des idées neuves, se remettre en question, anticiper les modes, être au courant de ce qui se fait. Les femmes marocaines ne délaisseront jamais le caftan. Cette tradition vestimentaire leur tient particulièrement à cœur. D'autant que de plus en plus de femmes occidentales portent, elles aussi, en soirée, des caftans marocains. On se souvient avec émotion, l'année dernière, lors du Festival International du Film de Marrakech, de l'actrice Anne Parillaud ou bien  encore de Mélita Toscan du Plantier. Quel charme et quelle élégance! ».

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Passementerie et décoration

« En passementerie, il s'agit de marier la couleur et le fil. Du fil de soie, de sabra, de coton ou de laine, on fera des tresses pour les caftans, les coussins, les matelas... Dans l'ameublement, on réalise toutes sortes de pompons, d'embrasses, parfois des rideaux avec des tresses de hauts fils qui descendent jusqu'au sol. La décoration de la maison en utilise de plus en plus, pour des lampes, par exemple. Les possibilités sont très vastes, la matière est docile, on peut, si on a un esprit imaginatif, créer sans limitation, mélanger les couleurs comme on le veut, introduire d'autres matières, tels que les cuir, raphia, maillechort, perles, paillettes... J'ai même fait des embrasses avec des coquillages. On peut habiller des boîtes de bois ou de métal avec de la passementerie, confectionner des colliers, des bracelets, des boucles d'oreilles, des sacs, des coussins, des châles, des nappes, des dessus de lits, des serviettes de table... Ou bien encore décorer des babouches brodées à l'aide de pompons, de motifs ou de boutons ». Moulay Youssef El Alaoui est intarissable et son enthousiasme communicatif, d'autant que, comme il le souligne: « L'artisanat a gagné ses lettres de noblesse ». Certes, M. El Alaoui est très souvent copié, mais cela ne l'inquiète guère: « Les copieurs, je les distance! Dans la création, il faut toujours aller de l'avant ». Nombre des réalisations de Moulay Youssef El Alaoui sont portées lors des grands défilés de mode tant nationaux qu'internationaux. Discret, il ne nous révèlera pas les noms des stylistes réputés aussi bien dans le domaine de la mode que de la décoration qui font appel à lui, mais il vous arrivera sans doute de les croiser dans sa boutique.

Passementerie et cinéma :

Moulay Youssef El Alaoui est de plus en plus sollicité par le cinéma, qui soutient activement l'artisanat et permet à de nombreux emplois de se maintenir. Pour des films comme « Alexandre le Grand », actuellement en tournage au Maroc, il a réalisé des panneaux en passementerie pour les décors: « Il faut une semaine pour faire un mètre! », nous précise-t-il, ajoutant: « J'ai proposé des échantillons, élaboré des tissus et de nombreux éléments de passementerie, franges, motifs, grades... Les motifs en forme d'étoile que j'ai inventés seront brodés sur des vêtements. À la sabra, ils ont préféré la laine, plus authentique dans le contexte historique ». Pour « Hidalgo », un film américain tourné à Erfoud et Ouarzazate, il a fourni embrasses et pompons, mais aussi les besaces - choukaras -, tous les turbans en passementerie et les ceintures. « Les stylistes me disent ce qu'ils veulent et je m'adapte, qu'il s'agisse de vêtements ou de décoration. Ainsi, pour les tentes, j'ai fait des embrasses. Je suis allé sur place leur apporter mes réalisations, que j'ai ensuite modifiées. Ils ont même préféré mes tissus, qui avaient les bonnes couleurs, à ceux qu'ils avaient eux-mêmes apportés... Voir mes créations dans le décor était très impressionnant! ». Consécration, les oeuvres de Moulay Youssef El Alaoui sont même exposées à Hollywood.

Art au Maroc