Construction en pisé

L'architecture de terre est l'une des facettes qui caractérisent et enrichissent la diversité des paysages du Maroc. Malgré sa modestie, ce type de construction fascine et ne manque pas de noblesse.

Avant d'entrer dans les méandres de l'architecture de pisé au Maroc, il convient tout d'abord de lever une ambiguïté car l'expression « architecture de terre » peut prêter à confusion. Notre propos ici porte sur un type d'architecture dominant dans certaines parties du Maroc et qui n'a rien à voir avec ce que l'on rencontre ailleurs, notamment en Allemagne ou aux États-Unis.

La construction en ballots de paille est d'origine nord-américaine et a été développée au début du XXe siècle, dans les Sand Hills au Nebraska. Pratiquée principalement en Amérique, cette technique est même codifiée dans la législation urbanistique des comtés de Tucson et Pima en Arizona et certains comtés de Californie. De même, il n'est pas question ici de la technique contemporaine de construction en terre-paille.

Celle qui nous intéresse est la construction en torchis (utilisation de glaise non cuite compactée et simplement séchée au soleil), technique millénaire, aujourd'hui disparue d'Europe..

Les vestiges les plus anciens de bâtiments en pisé se trouvent à Mehgrah, dans la vallée de l'Indus au Pakistan et peut-être en Afghanistan, ancienne Bactriane, terre de Dionysos qui a émerveillé Alexandre le Grand. Selon Pline l'ancien, les Phéniciens connurent le pisé. Les fouilles de Byrsa confirment la construction d'habitations en pisé.
Les Romains connaissaient le pisé, mais les fouilles en ont rarement mis en évidence.

Primitivement, les successeurs des Étrusques ont employé la construction en pierre de taille, à sec et sans ciment. Selon la disposition et la forme des pierres ainsi que la nature des ingrédients (tessons, mortier, briques, argile...), chaque technique était désignée sous un nom précis. L'architecture de terre fut connue aussi en Gaule méridionale du VIIIe siècle avant J.-C. et en Grande-Bretagne de la même ère. De même, semble-t-il, les Chinois avaient développé la construction en pisé depuis l'époque des Trois Royaumes (221-581 avant J.-C.).

Le pisé aurait disparu au Moyen Âge, apogée de la construction à pan de bois et de torchis. Avant de connaître une renaissance au siècle des Lumières grâce à François Cointeraux qui a défini le pisé en ces termes : « Le pisé est un procédé d'après lequel on construit les maisons avec de la terre, sans la soutenir par aucune pièce de bois (1), et sans la mélanger de paille, ni de bourre. Il consiste à battre, lit par lit, entre des planches, à l'épaisseur des murs ordinaires de moellons, de la terre préparée à cet effet. Ainsi battue, elle se lie, prend de la consistance, et forme une masse homogène qui peut être élevée à toutes les hauteurs données pour les habitations. »

Bien avant l'Islam...

Partout au Maroc, des Idrissides aux Alaouites, les anciennes murailles et fortifications des cités et casbahs sont construites en pisé qui peut être rouge-ocre ou blanchâtre selon la région. Par exemple, la muraille de Marrakech présente une chaude coloration variant du rose au rouge selon la lumière. Néanmoins, la pierre est indispensable pour les parties comprenant des arcades ou des voûtes. Aussi est-il sûr que l'architecture de terre est antérieure à l'avènement de l'Islam au Maroc. Il ne faut surtout pas croire qu'elle est propre aux Berbères. D'abord parce que ce serait contredire ce qui est dit plus haut. Puis que dire des nombreux vestiges en terre qui peuplent certaines villes côtières ? En revanche, ce qui est proprement berbère, c'est la forme de l'architecture, sa fonctionnalité et sa position par rapport à l'espace qui la contient, et pas le matériau employé en lui-même. La preuve : si l'architecture de terre domine encore dans le pays berbère, c'est pour trois raisons essentielles.

Premièrement, parce que la glaise est un matériau abondant et gratuit. Deuxièmement, car l'habitat en terre permet une fraîcheur durant les périodes estivales caractérisées par leurs fortes chaleurs en terre amazigh. Troisièmement, en raison du fait que les centres modernes de production de ciment sont tous loin de la « berbérie » profonde. N'oublions pas qu'avant l'implantation de la première cimenterie Lafarge, à Casablanca au début des années 1910, il n'y avait dans l'ex-Anfa que des architectures officielles en terre cuite et pierre, et des huttes.

Beaucoup de Berbères, par ignorance ou par snobisme, méprisent l'architecture de terre, particulièrement l'habitat. Nombre d'entre eux qui ont vécu dans les villes ou les ont visitées sont devenus amoureux du bâti en béton armé et en brique dure. Ceux qui ont les moyens n'hésiteront pas à se ruiner en payant cher ciment et fer rond pour construire des maisons dans leur village, qui deviennent de véritables fournaises en été et des frigos en hiver sans oublier leur image monstrueuse au milieu des autres habitations en pisé. Ceux qui ont compris leur grossièreté ont été obligés d'habiller les murs de ciment avec une couche de pisé pour sauver les apparences. D'autres iront jusqu'à risquer leur vie en déposant directement, sans aucun pilier de soutènement, des dalles en béton armé, tel un couvercle, sur les quatre murs en terre. Maintes fois, la dalle de plusieurs tonnes s'est effondrée, écrasant les habitants ainsi piégés.

Ces derniers temps, une renaissance ou plutôt une réhabilitation de l'architecture de terre commence à se faire sentir au Maroc. On doit ce phénomène au tourisme qui a explosé dans le Royaume. Les livres, les films, les images souvenir ne retiennent des séjours passés en terre amazigh que des paysages de casbahs et ksours en glaise, tantôt en ruine, tantôt en bon état. Mais tous magnifiques et exhalant une forte odeur d'originalité et de modestie noble, témoins d'un passé glorieux. Deux faiblesses, cependant, fragilisent l'architecture de terre : sa vulnérabilité face aux intempéries à tel point que des spécialistes l'ont qualifiée « d'architecture de l'éphémère » et le fait qu'elle est la proie préférée des mites qui dévorent ses poutres dont on a l'habitude d'enduire les extrémités de goudron ou de chaux afin de les parer contre ces terribles voraces, responsables de la disparition de nombreux agadirs (grenier collectifs), ksours et casbahs. Pire : la restauration des architectures en ruine ou menaçant ruine est difficile et coûte cher, d'autant plus qu'il n'existe pas de plans ni d'images pouvant donner une idée de l'état initial. Cela touche spécialement les synagogues, particulièrement dans l'Anti-Atlas car, contrairement aux mosquées, les restaurateurs ne disposent ni de modèle ni de copie comme c'est le cas par exemple du minaret de la Koutoubia de Marrakech dont ceux de la Giralda de Séville ou de la Tour Hassan de Rabat sont de fidèles répliques.

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Le Royaume aux mille casbahs et aux mille contrastes

La région de Ouarzazate compte environ 300 casbahs sur un millier recensé au Maroc. De dimensions variables, ces demeures se distinguent par leur architecture défensive et comportent en général quatre tours angulaires. S'élevant sur deux ou trois étages et agrémentées de toits terrasses portés par des poutres de palmiers ou de bois reposant sur un lit de palmes ou de cannes, elles comportent parfois de riches motifs décoratifs dans leurs parties hautes. Elles constituent les pièces clefs de villages entourés d'une enceinte fortifiée, les ksours, où l'on pénètre par une porte unique, autrefois gardée et fermée dès la tombée de la nuit. La fortification est une muraille haute appelée en berbère « louh ». Les louhs se caractérisent par leurs différentes hauteurs et sont percés de trous réguliers, traces des coffrages utilisés pour couler la pâte argileuse. Murets ou murailles, ils servent aussi à entourer les cimetières et les « hortis », nom amazigh d'origine latine qui désigne les jardins. Pour renforcer le louh, on ajoute de la paille à la terre. Le torchis obtenu présente une meilleure étanchéité. En couche sur le toit, il s'appelle en berbère « tahrrachet ». L'opération est renouvelée chaque année juste avant la saison des pluies. Pour la parfaire, la pâte doit être « pétrie » par foulage aux pieds et fermenter de 3 à 5 jours avant d'être posée sur le toit. La pâte rougeâtre est connue pour donner un louh plus solide que la pâte blanche du fait qu'elle est riche en minéraux favorisant la solidification. Les briques - ou moellons - de pisé sont obtenus de la même façon que le louh en se servant d'un moule/gabarit en bois, muni généralement de six cavités parallélépipédiques de même volume.

Exemple de première architecture en terre à être portée sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en 1987 : la casbah des Aït Ben Haddou qui a bénéficié du programme national pour la préservation des casbahs du Sud. Lancé il y a une dizaine d'années par le Ministère de la Culture, avec l'appui du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), de l'UNESCO et de l'Organisation mondiale du tourisme (OMT), ce programme visait à la fois à sauver un patrimoine culturel en perdition et à lancer le tourisme dans la région.
Aujourd'hui, la casbah des Aït Ben Haddou reçoit en moyenne 400 visiteurs par jour et le nombre d'architectes et d'urbanistes s'intéressant à ce type de construction va crescendo. En France, ils sont près de 1500 chercheurs. Au Maroc, il y en a de plus en plus, notamment l'architecte marocaine Selma Zerhouni, auteur de « L'architecture de terre au Maroc » avec Hubert Guillaud et Élie Mouyal.

« Est-il plus belle architecture de terre au monde que celle du Maroc? Si la découverte des pueblos des Indiens Anasazis et Hopis du Nouveau Mexique et d'Arizona fut à l'origine de notre passion pour les architectures bâties en terre seule, ce sont les ksours et les casbahs des vallées du Drâa et du Dadès qui ont confirmé un engagement durable en faveur d'une renaissance de la construction en terre pour l'habitat, et de la conservation des patrimoines architecturaux, archéologiques et historiques en terre crue (...) ». C'est l'une des idées phare qui se détachent de ce très bel ouvrage illustré par 250 photographies en couleur de Michel Lebrun, paru au printemps 2001.

Art au Maroc