Paysages désertiques, montagnes, sentiers de randonnée, la route de l'Anti‑Atlas, jalonnée de villages dispersés, nous entraîne à la découverte des richesses d'un terroir et d'une population accueillante, les Chleuhs. En marge du circuit touristique, sur une terre aride, se dresse comme un mirage l'imposante forteresse d'Iligh sur l'ancienne route des caravanes vers Tombouctou. Incursion dans une région et plongée dans une fascinante histoire de quatre siècles.
Nous venions de traverser une longue étendue désertique où quelques chiens errants et faméliques laissaient tristement pendre leur museau vers le sol en quête dune improbable nourriture. La première oasis sur la route entre Tianit et Tafraout nous est apparue comme un enchantement. Le désert s'humanise soudainement. Des palmiers, un cours d'eau claire, des oliviers, un champ d'orge avec des femmes taillant à la serpe, quelques hommes paressant à l'ombre des palmes composent les éléments d'une scène sans age. Comme si tout avait toujours été là. Nous reprenons la route goudronnée qui longe encore un temps le désert, trois ou quatre maisons, un bureau de poste neuf, un long mur et une petite porte bleue. Peu à peu, les lignes et les perspectives des paysages de l'Anti‑Atlas, dorsale montagneuse qui prend pied à partir de l'océan Atlantique, la Plage Blanche, jusqu'aux confins du Sahara, la frontière algéro‑marocaine, se mettent à changer. La route s'insinue entre les versants des vallons et des montagnes. Des arganiers à l'écorce travaillée apparaissent. Des chèvres en recouvrent quelques‑uns. Les flancs des basses montagnes sont nus. Parfois, un buisson ou un arganier semblent naître de la roche. Des cavités sombres rythment les surfaces. La route arrive à un croisement. Nous ne tournons pas, mais nous reviendrons pour emprunter la route vers ce qui est la mémoire du Souss. Nous sommes dans le pays de Tazerwalt (ou Tazeroualt). Nous continuons, vers les montagnes. Au fil du trajet, les arganiers deviennent plus imposants. Nous commençons la longue montée vers le col du Kerdous. La route en lacets s'étire entre fermes dispersées, cultures en terrasses hameaux où se lisent les changements de modes de vie dans l'habitation. Tous les villages de l'Anti‑Atlas paraissent subir le même phénomène. Un village fantôme, parfois en ruine, se dresse à côté du nouveau village.
L'ancien mode d'habitat regroupé est délaissé au profit de maisons individuelles dispersées. La structure familiale, aujourd'hui éclatée, se lit dans la structure du village. Et si les anciens bâtissaient en pisé ou en pierre, aujourd'hui ils préfèrent le béton. L'ancien village était en harmonie avec le paysage. Il était une expression esthétique, en accord avec les éléments qui l'environnaient. Aujourd'hui, les maisons exhibent souvent une opulence d'un goût douteux et les couleurs, rose bonbon et vert fluo, en soulignent l'ostentation. Le col du Kerdous est à 1 100 mètres d'altitude. Il n'est pas des plus élevés de l'Anti‑Atlas, mais il n'en impressionne pas moins car la route devient de plus en plus raide, dominant d'un côté les rares carrés de culture d'orge, de luzerne, les potagers et les arbres et longeant de l'autre côté les parois tantôt rouges ‑ la présence de fer ‑ tantôt vert foncé ‑ celle du cuivre. Les populations de l'Anti‑Atlas ont su mettre de l'ingéniosité et de la vitalité pour s'accrocher à la terre, « associer des cultures en sec sur les pentes les moins raides et les plateaux internes (blé et surtout orge), des liserés de cultures irriguées dans le fond des vallées grâce à « une mobilisation fort habile de toutes les eaux superficielles (blé, orge, fèves l'hiver et maïs l'été, légumes et légumineuses) et un petit élevage complémentaire, destiné à fournir du fumier » (« Maroc, Régions, pays, territoires » sous la direction de JeanFrançois Troin). Nous continuons à monter. Nous apercevons parfois un mimosa. Nous voyons surtout des caroubiers qui sont, avec les arganiers, l'espèce forestière la plus répandue dans la région. Le caroubier produit une espèce de gousse pour la fabrication de produits alimentaires, cosmétiques et pharmaceutiques. Les montagnes sont aussi recouvertes d'euphorbes, cactée providentielle qui protège le sol et permet de faire un bon miel local avec un arrière‑goût délicieusement amer et aux vertus médicinales. La température a changé. La fraîcheur se fait sentir. On hume à pleins poumons l'air de la montagne. Le fort culminant que l'on apercevait de loin est enfin là. C'est l'hôtel du Kerdous sur le site exceptionnel du col du même nom dominant toute la vallée. Ocre et blanche, l'architecture renvoie à celle des ksours de l'Atlas. Une piscine, une terrasse, des chambres avec vue plongeante sur la vallée sont construites sur la roche. Des tapis berbères, des tableaux de maîtres, des poteries régionales font de l'hôtel un espace accueillant. Dans une région où l'eau est rare, ici, sur cette pierre, l'hôtel apparaît comme la concrétisation d'un rêve audacieux. Des efforts gigantesques ont été nécessaires pour construire les fondations du bâtiment. Ce fut une sorte de défi. Aujourd'hui, c'est une destination incontournable. Il peut être une halte gourmande pour savourer la cuisine marocaine, saveur du tagine berbère, il peut être un lieu de séjour pour faire des excursions en voiture ou à pied. De nombreux randonneurs y séjournent. Il peut être aussi l'occasion de rencontrer Alt El Mekki Mustapha, technicien forestier à la retraite, membre du Comité régional touristique, et aujourd'hui directeur général de l'hôtel. Mais bien plus que ces fonctions, il est avant tout un homme passionné de sa région, féru de son histoire, de sa flore, de sa faune. Pas un village qu'il ne connaisse pas, pas une gorge ou un canyon qu'il n'ait arpentés, pas un ravin qui l'intimide. Sensible à l'architecture des lieux mise en péril par l'abandon des éléments qui la caractérisaient et faisaient partie de la culture des Berbères de la rég: les Chleuhs, il évoque avec nostalgie la beauté des portes totem avec leurs inscriptions symboliques censées protéger la demeure ou appeler la fertilité. On peut les apercevoir encore dans certains villages. L'hôtel Kerdous sera notre point de chute.
