Il est un lieu qu'il lui tarde de nous faire visiter, « La Maison d'Iligh ». Dès la levée du brouillard, Mustapha nous y emmène. Nous redescendons le col du Kerdous vers Tiznit. A un moment, nous quittons la route pour emprunter une longue piste. Apparaît enfin l'oasis. Aussi petite soit la tache de verdure, son existence dans un espace complètement désertique apaise. Nous sommes enfin dans ce qui est la mémoire du Tazerwalt et du Souss, l'étape prestigieuse du trafic transsaharien, le lieu où se mêlent le pouvoir spirituel et temporel, le « repère historique pour l'historicité du Sahara marocain », précise Alt El Mekki, la scène des luttes de lignage et de pouvoir qui pourraient nourrir l'imaginaire et le talent d'un écrivain shakespearien. Nous sommes dans un souk qui a six siècles d'existence. Dans la cour s'élève et s'étend l'« arganier des esclaves » appelé ainsi en mémoire de la vente aux esclaves qui se déroulait ici. Chaque année, au mois d'août, un immense moussem attire des milliers de personnes sur le site. « Pour les berbères pauvres qui ne peuvent aller à La Mecque, on dit qu'un pèlerinage à la Zaoula de Sidi Ahmed Ben Moussa peut le remplacer », raconte Michael Peyron berbérophone et grand randonneur qui a arpenté la région. Nous reprenons la piste. L'aridité se fait plus sévère. Quelques kilomètres plus loin se dresse, comme un mirage, l'impressionnante « Maison d'Iligh ».
On s'étonne de la distance qui sépare le sanctuaire où repose le saint et la forteresse d'Iligh où se trouvait le pouvoir et la banque ainsi que la principale place commerciale pour les produits du Sahara, ceux du Souss et ceux venus d'Europe par Essaouira. Séparation des pouvoirs spirituel et matériel dans l'espace et qui restent pourtant inextricablement liés. La Maison d'Iligh est « l'histoire où se combinent le rôle mystico‑religieux du chérifisme d'une part et de l'autre l'accumulation de la puissance matérielle » « La Maison d'Iligh et l'histoire sociale du Tazewalt », de Paul Pascon). L'auteur décrit de façon pertinente comment la puissance économique naît de la gestion du capital symbolique. « Le Tazerwalt, région de vieille sédentarité au Maroc, vivait des conflits d'eau », raconte Mustapha. « Un conseil des sages fut tenu. Ils cherchèrent un homme qui put avoir un rôle temporel, judiciaire et spirituel. Ils proposèrent Sid Ahmed Moussa pour régler la question de l'eau et l'éducation coranique ». Sidi Ahmed Moussa serait d'origine chérifienne, descendant des Idrissides. C'était un mystique qui menait une vie ascétique. Il vivait dans l'adoration divine et l'approfondissement de la foi. La population affluait de partout et déposait des offrandes. Le saint redistribuait ce qu'il recevait. « Le saint joue une fonction de répartition et peu à peu assure un équilibre frumentaire réduisant les effets excessifs des inégalités sociales, des inégalités régionales et des fluctuations interannuelles » (P. Pascon).
Deux mécanismes se mettent ainsi en place « la baraka » (le don) et la «çadaqa » (l'aumône). Quand le saint meurt, il est pauvre. Ce qu'il a accumulé ce ne sont pas des richesses matérielles, mais un capital symbolique. Les héritiers vont le gérer. A cette fin seront mis en place une gestion administrative et l'organisation d'une police. Pour consolider le pouvoir, il faut une base matérielle solide « le mystique a précédé le politique, qui a précédé l'économique".
La Maison d'Iligh possède une des bibliothèques les plus riches et les plus fournies du Maroc. Quatre mille ouvrages y reposent. Un chiffre d'autant plus considérable quand on sait que la Maison a subi plusieurs destructions. Il existe un diwan de Ah Bu D'Mia, petit‑fils de Sidi Ahmed Moussa qui, lui, n'avait reçu que quelques minuscules parcelles dans la vallée où a été édifié le sanctuaire. Ce diwan montre l'extraordinaire expansion économique de la Maison d'Iligh qui commerçait avec Tombouctou, les lies Britanniques et les Pays‑Bas. Ahi Bu D'Mia avait choisi Iligh comme capitale du Tazerwalt. La Maison avait le monopole de la circulation et du commerce dans tout le Sahara Occidental. Lorsqu'Ahi meur (1070/1659), « il est à la tête d'un petit empire qui va du Drâa à la mer, de l'Atlas à l'Ouet Noun et largement ouvert vers le Sahara ».
Puis la Maison d'Iligh va connaître une éclipse avec la destruction par Mouhay Rachid qui conquiert Marrakech et s'attaque au Tazerwalt. Les héritiers se dispersent. Timide renaissance en la personne de Yahya qui va gérer à son tour le capital symbolique de son ancêtre, Hachem Ben Ahi reconstituera Ie capital matériel. Les registres comptables tenus par Hachem et son fils Husayn témoignent des opérations fiscales, des prêts bancaires et commerciaux.., en l'espace de dix ans.
L'année 1 850 marque la montée en puissance des héritiers de Sidi Ahmed Ben Moussa. On pratiquait he commerce à longue distance avec les puissances étrangères sur la côte occidentale du Souss, à Aglou, Ifni... Les extrémités du circuit étaient d'un côté Tombouctou et de l'autre MogadorEssaouira.
Au XIXe siècle, le chérif d'Iligh était un des seuls capables de contrôler les flux et de procéder à l'échange Nord‑Sud des marchandises sur les places des moussems. La Maison d'Iligh avait à la fois une large emprise politique sur la région, elle offrait dés possibilités de drainage économique et elle était un exemple remarquable de comportement bancaire. Les archives le démontrent. Mais elle fut encore plus que cela. La Maison d'Iligh, avec son fondement, la Zaouïa, sans quoi elle ne serait pas, joua également un rôle judiciaire et administratif (des registres d'état‑civil étaient établis).
Aujourd'hui, la Maison d'Iligh, avec son trésor, la bibliothèque, menace ruine. Une petite partie est conservée soigneusement par les descendants de la Maison d'Iligh, deux frères qui n'ont pas les moyens de faire plus et qui voient s'écrouler la mémoire en pierre de la région. Les ouvrages précieux nécessitent des efforts et des soins pour leur conservation. A l'écart des remparts, le cimetière juif.
Les stèles rappellent la forte présence de la population juive « élément principal, voire indispensable à l'activité commerciale à longue distance menée par la Maison d'Iligh ». Sur les pierres figurent les noms des familles, leur sexe, les dates de décès. Elles posent de nombreuses questions et donnent de précieux renseignements sur les périodes de présence et d'absence de juifs. Le cimetière est dans un état d'abandon.
Certaines tombes ont été pillées. « Il en a qui croient que les juifs se faisaient entern avec leurs biens », explique Mustapha. Alors, encore une fois, on voudrait lancer un appel pour la sauvegarde d'un patrimoine qui constitue la mémoire d'un pays entier. La Maison d'Iligh, c'est la mémoire de Souss, c'est la mémoire du Maroc.
