Figuig

Aux questionnements que suscite la fragilité de l'écosystème, les habitants de Figuig apportent des réponses simples et convaincantes. D'abord, par les solides et anciennes relations qu'ils entretiennent avec la terre, un constat particulièrement net dans des espaces considérés, a priori, comme pauvres et marginaux, ensuite, par leurs expériences locales et leur mode de vie qui nous montrent aujourd'hui qu'il n'y a pas de fatalité géographique pour ces régions. Car ici, les habitants sont nés avec une faculté héréditaire d'adaptation à l'aridité du climat, que reflète leur ingéniosité dans le domaine de la gestion de l'eau.

À configuration particulière, le site de Figuig est disposé en différents paliers topographiques. Une orientation qui explique l'écoulement artésien des sources qui sont à l'origine de la vie humaine et de toute l'organisation sociale. En effet, le captage, la mobilisation et la distribution de l'eau obéissent d'abord à cette topographie spécifique qui commande un réseau d'irrigation jalonné par plusieurs bassins de stockage, une végétation luxuriante où dominent les palmiers dattiers, un étagement d'arbres fruitiers et de cultures intercalaires, complétés par des ksours aux relations ouvertes sur un environnement de pasteurs nomades.

La lecture des paysages de Figuig préfigure l'arrangement de la vie sociale qui donne leur sens aux activités locales et détermine les paysages alentour, soit une double originalité écologique et culturelle.

Ces paysages sont marqués, tout d'abord, par un système de drainage (f oggara, pluriel: foggagir) qui conduit, à partir du nord de l'oasis, d'importantes ressources hydrauliques, dont les plus notables sont des sources aux eaux qui restent, à ce jour, mystérieuses, étant donné leur température (jusqu'à 20 °C) et leur composition chimique.

Dès sa sortie des foggagir, l'eau emprunte les séguia, pour être distribuée selon un système conventionnel basé sur la gravité, obéissant, dans sa répartition, à une tradition ancestrale, qui tient compte du souci d'équité animant la société oasienne dans ses rapports à l'eau.
La topographie est également marquée par des répartiteurs à l'importance locale décisive, appelés localement iqouddas, et dont les plus impressionnants se présentent sous forme de grands bassins couverts.

Des drains, au tracé d'une grande complexité, ont été creusés pour faire parvenir ces eaux vers la surface. Un système ingénieux et original, mettant à profit les détails de la topographie et ses configurations, permet ensuite de stocker l'eau dans de grands bassins (sharij) au nombre d'une centaine. II s'agit d'un procédé qui permet une grande flexibilité dans la délimitation du temps d'irrigation (lequel ne dépend plus de l'arrivée de l'eau), permettant également une adaptation selon les saisons, selon les besoins des plantes et des personnes... Cette eau, qui prend, par moments, un chemin un peu iconoclaste, circulant sous les maisons pour servir aux besoins domestiques, est également mise à contribution pour alimenter des salles de bain aménagées pour femmes, hommes et enfants.
Mais bains et lavoirs sont, pour la plupart, tombés aujourd'hui en désuétude, sauf ceux des Oulad Siimane et hammam Tahtani, car ici, abondance et régularité des débits obéissent à la fréquence des pluies et à la récurrence de la sécheresse dans toute la région.

Le réseau, enchevêtré, cherchant à éviter toute contestation, grâce à des systèmes de rotation, de connexions et d'aigufflage hydraulique, est un élément capital dans la répartition de l'eau. Sa longueur, son orientation et la disposition des bassins construits (tighrite, kharrouba et sraifi) répondent, en fin de compte, à une mystique qui entoure la valeur de l'eau dans le milieu naturel désertique...
Ainsi, à l'intérieur d'un ksar, personne n'est exclu du droit à l'eau, lequel ne se limite pas seulement aux membres d'un lignage particulier mais s'étend à d'autres franges d'un niveau social inférieur. Les parts d'eau sont ici définies, comme dans les espaces oasiens du Sahara, par des unités de mesure en temps effectif d'écoulement du débit de la foggara, tandis que les tours d'eau, qui marquent la fréquence de l'accès des usagers (appelée nouba) s'étalent sur des périodes précises. Si la montre hydraulique (kharrouba) - récipient en cuivre à forme demi sphérique - a longtemps été utilisée, l'usage de la montre moderne est de plus en plus fréquent.

Dès lors, il est tout à fait compréhensible que les personnes en charge des mesures de l'eau, de sa distribution et des tours accordés aux membres de la communauté (sraïfi), jouissent de la pleine confiance des communautés locales. Le travail de la terre repose sur une confection rigoureuse de terrasses et sur un travail intensif des surfaces agricoles, avec une polyculture étagée qui rappelle le monde oasien. Tout en créant un microclimat de fraîcheur, les cultures choisies sont adaptées aux sols, aux ressources limitées en eau et répondent aux habitudes alimentaires locales.

Le palmier dattier, une des spéculations qui identifie le mieux Figuig, et dont la présence témoigne de la facticité et de la fragilité du système oasien, continue d'occuper largement le nord de l'oasis, même si la maladie du bayoud, qui semble faire des ravages, entame sérieusement cet environnement, comme ceux de tout l'Ouest saharien.

Réparti dans les ksours, à raison de 37 % chez les Znaga, 18 % à El Maïz, 15 % à Loudaghir, 9 % à Ouled Slimane, 8 % à hammam Fouqani, à hammam Tahtani et 7 % à  Laâbidate, le panier dattier compte aujourd'hui moins de 90 000 pieds contre 110 600 en 1920.
On dénombre une dizaine de variétés de palmiers dattiers à Figuig, dont la célèbre Aziza, semblable à la fameuse Deglet Nour. Sous les painiiers, un ombrage bénéfique aux cultures est à l'origine d'un microclimat favorisant la culture d'arbres fruitiers, (grenadier, olivier, figuier et des variétés introduites récemment comme l'abricotier, la vigne et le poirier) qui s'ajoutent aux cultures annuelles et saisonnières sur la plus grande partie de la surface irriguée. Les maraîchages (carottes, tomates, concombres...) y trouvent une place de choix, tandis que les plantes fourragères, comme le maïs et la luzerne, sont alternées avec le blé et l'orge, en association avec l'élevage, lequel reste une activité exercée essentiellement en étable.

Aux alentours de Figuig, une exploitation pastorale des ressources végétales steppiques marque l'espace.

La grande confédération des tribus des Beni Gull et les Ammor fréquente, avec ses troupeaux, été comme hiver, les parcours du domaine alfatier, qui s'étendent jusqu'aux plateaux de Tendrara, un domaine dominé par le Haloxylon scoparium, appelé dahra par les nomades. C'est vraisemblablement dans ces espaces que Figuig tente de reconstituer des liens extra-oasiens et que ses familles élargies tentent, par le jeu de la solidarité, de rassembler leurs efforts et de définir les lignes de conduite qui leur permettent de puiser l'énergie nécessaire afin de s'adapter continuellement à un monde agropastoral en mutation...

Car à Figuig, l'ingéniosité et le dynamisme des hommes et des femmes ne cessent d'évoluer en fonction de ce qui arrive de l'extérieur par le biais de l'audiovisuel, de l'émigration et des contacts personnels, visant à assurer la survie d'un système socio-économique rural parfois essoufflé.

Cette oasis n'a jamais été concernée par une action de grande envergure de l'Etat, comme c'est le cas dans le Tafilalet et dans la vallée du Draâ. Aussi, remarque-t-on quelques signes, comme le vieillissement de la palmeraie et l'avancée notable du front urbain sur les parcelles agricoles, indices des dangers qui guettent le modèle d'arboriculture luxuriante à culture intercalaires denses qui caractérisait Figuig.

Ici, la lutte contre la désertification est un éternel recommencement. Affectée par les sécheresses qui perturbent les conditions de vie et d'existence, soumise à une pression démographique soutenue, Figuig subit également d'importantes migrations qui contribuent à réduire son autonomie matérielle et sociale.

Signe d'espoir, quelques jeunes à la volonté tenace, tentent d'aménager un périmètre irrigué au sein de la cuvette que longe l'axe routier menant à Bouaârfa, redonnant vie à des terrains jusqu'ici incultes et participant à une meilleure gestion de l'eau.

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