Nous traversons Asni. C'est le jour du souk. Sous le protectorat français, Asni était un centre routier. Des Français s'étaient alors installés et y avaient développé une agriculture de marché. Aujourd'hui souk important, Asni est aussi connu pour son marché aux mulets. L'ambiance est fébrile. Mouvements en tous sens. On va, on vient, on marchande, on crie. La langue qui nous parvient aux oreilles est le berbère. Nous sommes en terre berbère. Le regard se perd dans l'observation des visages et ne désespère pas de rencontrer le descendant d'un compagnon d'Abdelmoumen Ibn Ah, le disciple et le chef de guerre d'Ibn Toumert. Cheminer sur la route vers Tinmel,'c'est se projeter plusieurs siècles en arrière, quand les deux dynasties berbères, celles des Almoravides et des Almohades, régnaient sur le Nord de l'Afrique et sur al-Andalus, entre le XIe et le xme siècle. L'incommensurable patrimoine almohade a pour terre d'inspiration ces contrées montagneuses. Empruntant la route qui s'enroule sans se lasser autour des monts, nous faisons une halte à Ouirgane, lové dans une fraîche cuvette verdoyante, petit centre touristique avec ses établissements d'hébergement pleins de charme, halte incontournable. À Ouirgane se trouvent les salines. Le sel. est à l'origine de tant de voyages. Piste du sel. Les Almoravides allaient chercher le sel jusqu'aux rives africaines du Sénégal et du Niger. II y a quelques années, des pluies violentes avaient provoqué le débordement de l'Oued N'Fis, au moment habituel des crues. C'était le printemps. La crue ne fut pas comme les autres. Le grondement était menaçant. Les arbres centenaires et robustes étaient arrachés sur la rive et, entraînés par la fureur des eaux, venaient se heurter au pont. L'eau était freinée dans son élan et menaçait les rives et ses habitations. Dans cette fureur des éléments résonne la puissance de la conquête almohade par les montagnes. Cette épopée prend son élan en 1140, à Tinmel, qui fut le réceptacle de la foi d'Ibn Toumert, le montagnard originaire d'un village de l'Anti-Atlas, cheikh, maître spirituel et chef des alMuwahhidoun, (les Unitaires), les Almohades. Avant d'être le point de départ des conquêtes et de ralliement des tribus, Tinmel fut le lieu d'élection, après un long périple de quatre années de marche, de Mahdya à Tinmel, passant par Tunis, Tlemcen, Taza..., de celui qu'on appelait « Le météore brillant de la religion ». Le Mahdi Ibn Toumert, fort en théologie et en didactique, assoiffé de connaissance, était aussi porté sur les sciences occultes et l'art de la divination. Tinmel ne fut pas seulement choisi pour des raisons stratégiques. On raconte qu'Ibn Toumert recherchait un lieu avec les lettres qui composaient le nom de ce village du Haut-Atlas. Ce lieu serait la « ville bénie ». Légende ou réalité, il n'en demeure pas moins que ce récit confère à l'endroit une aura mystique. En approchant du village et en embrassant du regard la Mosquée de Tinmel, on ne peut qu'être saisi par la spiritualité du lieu. Ibn Toumert s'était retranché du monde pour mieux s'étendre et écrire l'histoire de sa dynastie. Seule une forteresse en ruine témoignait de ce qui fut le sanctuaire de l'empire almohade. Trop longtemps délaissé, ignoré, Tinxnel est ressuscité. Tinmel a été sauvé des saccages du temps. Sa restauration récente est le fruit d'une collaboration heureuse entre la Fondation ONA, initiatrice du projet, et le ministère des Affaires Culturelles, avec le concours scientifique de l'Institut Allemand d'Archéologie de Madrid. Ibn Toumert, « L'Imam Impeccable », avait bâti à Tinmel une mosquée austère. D'une austérité en accord avec la pratique de sa foi et de son mode d'existence. Le pérégrin, partisan d'une stricte application des préceptes coraniques, censeur des moeurs, vivait dans la plus grande simplicité et se nourrissait de manière frugale. « Une discipline rigoureuse réglait la vie quotidienne du Mahdi et de la communauté almohade: lever à l'aube, prière commune, lecture obligatoire d'extraits des opuscules qu'Ibn Toumert rédigea, en arabe et en berbère, à l'intention des « Unitaires », Tinmel, L'Epopée Almohade, Fondation ONA. À sa mort, Abdelmoumen Ibn Ali, « Le Flambeau des Almohades », revint victorieux sur la tombe du Mahdi, après sept années dé combat acharné contre Tachfine Ibn Ah, Prince héritier de Marrakech et chef des Almoravides. Abdelmoumen fut non seulement le stratège intelligent et clairvoyant, le chef de guerre tantôt impitoyable, tantôt tolérant des Almohades, mais aussi le compagnon fidèle d'Ibn Toumert qui reconnut immédiatement en lui le Disciple recherché. En 1148, le calife Abdelmoumen ordonna la construction de la Mosquée de Tinmel sur une plate-forme surplombant un ravin, entre la montagne aride et la vallée. Elle est dédiée au Mahdi. Sa beauté architecturale inspirée en fait un des haut lieux du patrimoine spirituel et culturel du Maroc. « Ce joyau de l'architecture islamique offre de loin l'aspect d'une citadelle. L'intérieur recèle - prouesses de la géométrie - des coupoles à stalactites (mouqarnas) parmi les premières de l'Occident musulman, et des chapiteaux en plâtre sculpté qui servirent de référence à nombre de mosquées marocaines et andalouses », Daniel Grammatico et Ana Carreno, Fondation El Legado Andalusi, Grenade. Construction rigoureuse, sa beauté naît de la symétrie et de ce parfait équilibre dans l'organisation de l'espace: « La Mosquée est parfaitement axée, rien n'est laissé au hasard, on sent la recherche d'une symétrie tout à fait nouvelle... Tout concorde à une articulation raffinée et sans défaut », Tinmel, l'Epopée Almohade, Fondation ONA. Au fil des heures, de l'aurore au crépuscule, un subtil jeu d'ombres et de lumières souligne la force vivace des lignes: arcades, coupoles, mihrab, oratoire, piliers, chapiteaux. « Les chapiteaux sont une des leçons majeures de l'oratoire de Tinmel ». Certains chercheurs en ont parlé comme « la plus riche parure. Ils vont être, par leur emplacement, leur variété et leur décor, une source où de nombreux monuments viendront chercher leur inspiration ». Au-delà de la rigueur architecturale, de la fascinante maîtrise de la composition, c'est son inscription dans une histoire spirituelle et sur une terre qui nous émeut. Ce n'est sûrement pas par hasard qu'Ibn Toumert, « Assafou » (la Clarté), a choisi le berceau de sa pensée et de sa foi dans une vallée du Haut-Atlas.
Nous quittons Tinmel, le dernier foyer de résistance des Almohades, prise et saccagée par les Mérinides, en 1235 et 1236. Le crépuscule brûle ses derniers feux sur la pierre de la Mosquée de Tinmel.
