VOYAGE MAROC

Audaces architecturales

Des architectes originaires de France, d'Algérie, de Tunisie et d'ailleurs viennent à Casablanca, attirés par le souffle pionnier qui s'exprime. Parmi eux, des noms prestigieux, tels Zévaco, Azagury, Courtois, Jaubert, Basciano, Duhon... vont construire des villas à l'architecture audacieuse, moderne, inventive, des immeubles art déco, modern style ou néo-mauresque, tant le long de larges avenues que dans les quartiers résidentiels. Le béton, matériau alors révolutionnaire, se trouve combiné avec des éléments du répertoire architectural marocain. Les façades de certains bâtiments seront ornées de coupoles, de balcons, de belvédères, de colonnes, de zelliges, de ferronnerie. Des cinémas, des cafés, des villas sont l'expression des recherches qui intègrent à la fois les éléments de la modernité et ceux du pays, tenant compte du climat et du goût de clients qui font montre d'un désir de se démarquer. Un mélange « d'exhibitionnisme et d'hédonisme », comme le remarquent Jean-Louis Cohen et Monique Eleb dans leur travail essentiel sur la ville « Casablanca, Mythes et Figures d'une aventure urbaine », marque le choix de la modernité. Si certaines villas sont stupéfiantes de modernité, beaucoup d'autres affichent une modernité sans ostentation, comme les villas de Léonard Morandi ou de Pierre Coldefy. On trouve parmi les constructions aux effets mesurés des villas qui manifestent un goût prononcé pour le type « provençal » ou « basque ». Aujourd'hui encore, ces dernières sont très appréciées. On voit plus rarement se construire des maisons ou des établissements d'architectes radicaux comme le furent ceux d'Azagury, Jaubert, Zévaco, Lévy ou Ewerth. « Ils élaborent une sorte de langage commun, combinant les pilotis, les brise-soleil et les pans de murs jouant sur le contraste des briques de verre, des claustras, des pierres apparentes et du béton brut ou enduit. Une rencontre entre les souhaits de clients éclairés et un néo-brutalisme nourri de références méditerranéennes semble ainsi s'opérer ». Parfois, leurs audaces architecturales sont jugées agressivement modernes, comme la première villa, construite en 1949, par le jeune Jean-François Zévaco et son associé Paul Massina. La construction d'une dizaine de villas dans les années cinquante impressionneront Casablancais et Européens.

Architectes et artistes se mobilisent

Le Casablancais se reconnaît-il dans son patrimoine architectural? On trouve à Casablanca toujours cette volonté d'être la tendance, la locomotive, le lieu du mouvement, de l'innovation et de l'entreprise. Mais quel rapport entretient le Casablancais avec le passé de la ville, lui qui vient de Fès, d'Essaouira, de Tanger... Que lui disent les immeubles de la Banque nationale du Commerce Intérieur, de Moretti-Milone, de Ben Dahan, d'Escot, de Noulellis et tant d'autres? Des joyaux ont été détruits, des villas (la Villa Mokri), mais aussi des édifices splendides, le Cinéma Vox, Les galeries Lafayette... D'autres sont menacés. La spéculation ne fait pas de sentiment. Elle n'a pas besoin d'histoire. Mais Casablanca n'est pas seulement le fruit de spéculateurs, elle est le produit de populations d'origines diverses qui se reconnaissent dans une façon de vivre et de penser. Des volontés se sont mobilisées pour la sauvegarde du patrimoine architectural casablancais. Un groupe d'architectes, autour de Jacqueline Alluchon et Rachid Andaloussi, ardents défenseurs du patrimoine de la ville, fondent « Casa-Mémoire ». D'autres, aujourd'hui, sont sur leurs traces. Des restaurations ne cessent d'avoir lieu. L'immeuble de la BMCI restaure aujourd'hui sa façade. Tout au long des grandes artères, Armée royale, Hassan II, Zerktouni, Bir Anzarane... les rénovations sont importantes. À Casablanca, on compte plus de quarante-deux immeubles art déco classés, une centaine d'autres est en instance de l'être. Des villas d'architectes prestigieux deviennent des lieux d'art ou des cafés. Les quartiers centraux de la ville, occupés jadis par les Européens, sont le domaine de la spéculation immobilière. Les petites villas ont disparu et les immeubles s'élèvent. L'écrivain Mohamed Zaf-Zaf, qui avait vécu trente ans au Maârif, ne reconnaissait plus son quartier et l'ambiance qui y régnait quand les Espagnols et les Italiens y vivaient. Le journaliste Idriss El Khoury évoque lui aussi avec nostalgie les cinémas qui ont disparu, le Café « La Presse » qui rassemblait les hauts fonctionnaires, les professeurs, les instituteurs, les patrons d'entreprise, les journalistes sportifs. Il regrette ces Espagnols très simples dans leur vie quotidienne et qui, au moment du crépuscule, sortaient leurs chaises devant leurs maisons et conversaient. « Le voici (le Maârif) qui émet son râle d'agonie, malgré les fards grossiers qui souillent son visage ». Le Maârif est une zone d'immeubles où de plus en plus d'enseignes s'installent: Mango, Zara, Votre Nom, Etam... Le quartier, avec sa galerie Benomar, voit affluer une nouvelle population de commerçants venue d'Asie. Elle ne lui restitue pas pour autant son cachet ancien de quartier cosmopolite.

Aux côtés des architectes, des artistes sensibilisent sur la sauvegarde des espaces verts. Les parcs souffraient d'un total abandon. Depuis quelques années, on assiste à un regain d'intérêt pour l'environnement. Cette année seulement, la ville fleurit et reverdit. Les parcs sont aménagés. Des projets sont en voie de réalisation.

Une ville aux contrastes saisissants

Casablanca se divise en secteurs bien distincts. Les orientations sociales, tracées à l'époque du Protectorat, seront suivies. Les passages d'un quartier à un autre sont nettement marqués. Il y a les espaces qui accueillent les quartiers aisés, près du centre et de ce qui est devenu un peu l'emblème du Casa des affaires dans le Maârif, le Twin Center, deux tours jumelles imaginées en 1999 par le Catalan Ricardo Bofill et le Marocain Elie Mouyal, près de la corniche et sur les collines. Un autre centre d'affaires a vu le jour à la périphérie de la ville, non loin d'un quartier chic résidentiel. Les bidonvilles, nés et développés avec l'installation du Protectorat, habités d'abord par des Espagnols et des Portugais, ont connu une expansion à la mesure de la ville. Certains sont encore installés sur leurs lieux d'origine, d'autres ont été transférés. Plusieurs types de bidonvilles se sont formés au cours des années. Il y eut les bidonvilles sauvages, c'est-à-dire sans contrôle, ni organisation, ni équipement. Les Français décidèrent, par mesure d'hygiène et de contrôle, d'organiser les bidonvilles. Certains sont célèbres, tel le bidonville « Carrière Centrale » occupé par des milliers d'habitants qui ont fourni une main-d'oeuvre à l'expansion économique de Casablanca. Les bidonvilles ont une histoire liée à l'économie, l'exploitation ou l'installation d'une usine, ou encore à la politique. Le bidonville « Hay Mohammadi » doit son nom au soutien sans faille de sa population au Roi Mohammed V, lors de sa déportation. Dans une ville comme Casablanca, le bidonville est un « processus normal de croissance urbaine », selon Mostafa Nachaoui. Les demandes de logement ont toujours dépassé de très loin les offres sur le marché foncier et immobilier. Le renouvellement du parc de logements est très faible. Aujourd'hui, en 2006, les choses n'ont pas changé. L'acquisition d'un logement à Casablanca est des plus difficiles. Ce qui est marquant dans l'espace urbain casablancais, c'est d'une part la dispersion de l'habitat européen sous plusieurs formes et à différents endroits et d'autre part, la présence de bidonvilles à proximité des quartiers aisés. Si certains sont rejetés à la périphérie, d'autres se développent dans des quartiers riches. On peut voir, presque accolé à d'immenses propriétés du quartier de Californie, un bidonville aux constructions les plus sommaires. Autre quartier de luxe, celui d'Anfa. Dès 1930, sur la colline verte, ce que Lyautey appelait « L'Auteuil de Casablanca », les bourgeois et les cadres européens construisaient de vastes villas. Les rues du quartier d'Anfa dévalent vers la mer.

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