À l'instar du centre ville, haut lieu de l'architecture art déco du siècle dernier, et de l'ancienne médina, centre historique de la ville de Casablanca, le quartier des Habous, exemple néo-colonial des médinas traditionnelles, érigé entre les années vingt et quarante, confère une dimension patrimoniale à une métropole contemporaine comme Casablanca. Balade dans une médina pas comme les autres.
En avançant dans le quartier de Mers Sultan, où le tumulte casablancais l'emporte sur l'empreinte coloniale encore vivace de certaines bâtisses, le visiteur non casablancais ne soupçonne pas un seul instant l'existence dans les environs d'un quartier qui aurait les caractéristiques des Habous. En effet, il ne serait pas exagéré de dire que c'est presque un véritable havre de paix qui se profile devant nos yeux lorsque nous amorçons la place centrale du quartier des Habous sous le ciel estival de ce début d'aprèsmidi de juin. De la verdure, des chaussées propres et, en arrière-plan, des édifices qui confèrent à l'endroit une authenticité et un charme insoupçonnés, tels les deux minarets qui se dressent fièrement sur la place, et surtout le tribunal qui concentre l'ensemble des caractéristiques architecturales du quartier. Le visiteur les retrouvera déclinées partout à l'intérieur des Habous aussi bien pour les maisons d'habitation que pour les espaces commerçants. Toutes ces bâtisses sont relativement peu élevées car s'il est un modèle qui a présidé à l'élaboration de l'ensemble, c'est bien celui des médinas traditionnelles. Ici, dans le dédale des ruelles, on pourrait se croire, l'espace d'un instant, dans la médina de Marrakech, d'Essaouira ou de Rabat. Pourtant, la genèse du quartier remonte seulement aux années vingt. À l'époque, la médina de Casablanca, premier tissu urbain de la ville, qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de Bab Marrakech, concentrait toutes les affaires de la ville naissante. « L'essentiel du pouvoir était intra-muros », déclare Abdelkader Kaioua, inspecteur de l'aménagement du territoire du Grand Casablanca et auteur d'une thèse intitulée « Casablanca, l'industrie et la ville ». « La médina était l'espace de résidence des riches familles casablancaises. À l'époque, le développement de Casablanca était fulgurant. On assistait à un fort mouvement de spéculation sur les terrains.
La médina était incapable de contenir la nouvelle dynamique économique de la ville d'autant plus que plusieurs dizaines de familles de négociants affluaient sur Casablanca, notamment de la ville de Fès ». Le quartier des Habous est né donc pour répondre à un besoin spécifique: accueillir ces familles de négociants venues essentiellement de la capitale spirituelle. Dans le cadre de la politique de Lyautey qui consistait à séparer les lieux de résidence européens des lieux de résidence des nationaux, la décision a été prise de réaliser le quartier des Habous. Et la « Nouvelle-Médina » vit le jour avec ses mosquées, ses bains maures, ses « kissariat » et ses « fondouk »... Le quartier s'appela ainsi jusqu'aux années quatre-vingt où l'appellation Habous finit par s'imposer, en référence au statut des terrains ah'bass, « biens de mainmorte », sur lequel le quartier avait été construit. Les Habous était une médina nouvelle dans le sens aussi où l'on y avait prévu initialement des voies plus larges pour les besoins de la circulation, des places et des espaces verts ainsi que des espaces commerçants. « Ce quartier avait tout d'un espace polyfonctionnel, confirme M. Abdelkader Kaioua, et jusqu'à il y a une trentaine d'années, il représentait l'exemple d'une recherche réussie pour un habitat destiné à une population nombreuse ». Aujourd'hui, lorsqu'on s'y balade et qu'on va à la rencontre des habitants, on se rend compte que, longtemps, aux Habous, l'espace de vie et l'espace de travail ne faisaient qu'un. « Je ne suis pas née dans les lIabous, mais j'ai habité le quartier depuis l'âge de vingt quatre ans, raconte Latéfa. Je vis aujourd'hui encore dans la même maison, celle de mes beaux-parents avec qui j'ai longtemps vécu. Mon mari et son propre père, un marchand de tissus qui avait quitté la ville de Fès dans les années quarante, travaillaient tous les deux dans le quartier. Aujourd'hui, je suis veuve et je vis seule avec ma fille. Certes, le quartier n'est plus ce qu'il était, mais je ne peux pas espérer trouver une meilleure qualité de vie dans un quartier de même standing, ailleurs, à Casablanca ».

On peut en effet deviner l'évolution du quartier suivant les mutations de la ville. Après l'indépendance, plusieurs familles qui s'étaient enrichies dans le négoce l'avaient quitté pour des quartiers résidentiels. Dans les décennies qui suivront, la population des Habous se diversifiera davantage d'un point de vue social. Aujourd'hui, le quartier qui s'est paupérisé par endroits, comme d'autres médinas du royaume, continue de présenter cependant des avantages inexistants dans d'autres types d'habitats communautaires. L'organisation des activités commerçantes en est l'exemple.
Car s'il est un détail typique du quartier des Habous, c'est bien celui des échoppes qui s'organisent derrière les arcades tout en pierre de taille. Quatre métiers se disputent un emplacement de choix au coeur du quartier. Il s'agit des adouls et des écrivains publics, mais aussi des bazaristes et des libraires. Faut-il rappeler que les principaux libraires et éditeurs en langue arabe ont élu domicile au Habous depuis la veille de l'indépendance? Ici, le lecteur arabophone n'a aucune peine à trouver les traductions arabes de Foucault, de Leiris ou encore de Derrida. Mais pour découvrir les autres spécialités des Habous, le visiteur doit déambuler autour de la place Moulay Youssef, là où les dinandiers et autres artisans marocains tiennent boutique. Un spectacle haut en couleur qui rend hommage à la variété de l'artisanat marocain. On prend le temps de flâner, on s'arrête ici et là, ça marchande et ça discute. Mais ne finissez pas votre promenade sans faire un tour dans le marché aux olives où le parfum des épices ne manquera certainement pas de vous transporter dans l'ambiance des médinas de Fès ou de Marrakech. Même si, à y regarder de plus près, le cachet des Habous a quelque chose de tout à fait particulier. C'est la résultante, sans doute, d'un regard néocolonial - celui de l'architecte français Albert Laprade - qui tenta de concilier les caractéristiques de l'architecture arabo-andalouse avec des références contemporaines. La mahkama, emblème, s'il en faut, des Habous, en est l'exemple. « Erigé dans le souci de faire de la nouvelle médina un espace communautaire presque complet et autonome, le tribunal était spécialisé dans les affaires indigènes », explique Abdelkader Kaioua. L'expression qui avait tout pour fâcher, certes, disparut avec l'avènement de l'indépendance. Les habitants des Habous, qui ont contribué activement à la Résistance, valurent plus tard à leur préfecture le nom d'El Fida.