Casablanca, sans histoire?

Si l'on souhaite faire remonter l'histoire de Casablanca à un « squelette d'atlanthrope de type pithécanthropéen, vieux de 400000 ans » trouvé près du Marabout de Sidi Abderrahmane, on pourrait dire qu'elle est une des plus anciennes villes du Maroc. Comme le note la journaliste et écrivain Zakya Daoud, le lieu était habité. Plus proche de l'ère monothéiste, la fondation de Casablanca remonterait au xe siècle avant J-C, lorsque des pêcheurs s'installèrent sur la colline située au sud de la ville. Les Phéniciens firent du lieu une étape maritime, au VIIe siècle, sur la route d'Essaouira. Des traces de Romains attestent de la fréquentation du lieu vers le XVe avant J-C. Au vtte siècle, alors que l'Islam se répand au Maghreb, la tribu berbère des Bergouatas s'établit dans la plaine située entre le fleuve Oum er-Rbia et l'oued Bou Regreg. Rebelles à l'islamisation et construisant une religion syncrétique qu'ils ont imposée par la force, ils choisissent pour leur royaume indépendant la ville d'Anfa comme capitale pendant près de quatre siècles. Ils commercent avec des peuples de la Méditerranée et avec l'Angleterre. « Traités d'impies et d'iconoclastes, ils furent âprement combattus par les Almoravides au xie siècle et décimés par les Almohades au XIIe siècle jusqu'à disparaître », Zakya Daouad. De cette ancienne Anfa, il ne resterait ni le site, ni le plan, ni la dimension, ni les activités. Les Portugais, agacés par la témérité des pirates et jaloux de l'influence du port où des Génois s'étaient installés pour le commerce du blé et de la laine, rasèrent la ville en 1468. Léon l'Africain, bouleversé, décrit, dans sa « Description d'Afrique », la désolation des ruines et de la destruction:
« Anfa est dans un tel état qu'il n'y a plus d'espoir qu'il soit jamais habité de nouveau ».

Quelques siècles plus tard, entre 1747 et 1789, la cité renaît avec le sultan Sidi Mohamed Ben Abdellah qui entreprend sa reconstruction. Il édifie des remparts, des équipements socio-économiques, bâtit une sqalla, construit mosquées et zaouïas. La cité adopte le nom de Dar el Beïda. L'impulsion viendra donc de l'extérieur, de la décision du sultan alaouite de réactiver l'ancienne Anfa. Elle prendra définitivement le nom de Casa Blanca (Maison Blanche) lorsque Mohammed III autorisera l'exportation du blé par une compagnie maritime espagnole. Dans la première moitié du XIXe siècle, le port redevient un important centre de négoce de la laine, des céréales et du thé. À la fin du XIXe siècle, le trafic commercial prend une dimension internationale. La cité commence à connaître un accroissement démographique important. En 1907, l'assassinat de neuf ouvriers européens du port sert de prétexte à l'intervention française. En 1912, le Maroc est placé sous protectorat français. La seconde impulsion majeure, après celle de Sidi Mohammed ben Abdellah, sera celle du Maréchal Lyautey en donnant l'ordre de construire un port moderne et en déclarant Casablanca capitale économique.

Casablanca, une histoire du sol

Si la ville est profondément marquée par les plans d'aménagement urbanistique d'Henri Prost et d'Ecochard, on ne saurait appréhender et comprendre la ville de Casablanca d'aujourd'hui sans tenir compte de la situation foncière de la ville à la fin du XIXe siècle. Mostafa Nachaoui, dans son ouvrage « Casablanca, espace et société », démontre avec pertinence l'impact de l'appropriation du foncier sur le devenir de la ville. Les premières grandes fortunes de Casablanca furent celles de propriétaires et spéculateurs fonciers qui disposaient d'une main-d'oeuvre déshéritée qu'ils exploitaient. L'espace social a pris forme dès ce moment-là. Tout le long du XIXe siècle, le sol de Casa appartenait au Makhzen et n'avait alors pas de grande importance financière dans un Maroc qui était encore dans une économie archaïque et ne s'était pas engagé dans la voie industrielle. Le commerce était monopolisé par certaines familles. Casablanca se distinguait déjà par l'accroissement de sa population et la multiplication de ses activités. C'est le Makhzen qui construisait habitations et équipements avec un loyer mensuel revenant au bit al mal. Tout habitant n'était que locataire du sol. C'était une transaction du Makhzen au sujet. L'Etat monopolisait tout, le sol, les équipements, les constructions, « Le sol avait un rôle social et sociétal », Mostafa Nachaoui. Les prix était modiques. Mais les fonctionnaires, censés protéger les biens du Makhzen, vont progressivement passer le domaine makhzénien au privé. Par la corruption, une « classe de propriétaires fonciers » va naître. Le sol aura dorénavant de multiples propriétaires et deviendra économique et rentable. La spéculation sans frein (et sans fin) a commencé. Elle caractérise l'orientation du développement de la ville. Les loyers augmentent. Une catégorie de nouveaux riches se forme, grands propriétaires et promoteurs du sol, une catégorie non productrice de biens, avide, qui amasse tous les biens fonciers du Makhzen avant de constituer une sorte de bourgeoisie qui soutient l'Etat après lui avoir fait perdre son efficacité. Face à eux, une autre catégorie va naître, en plus grand nombre, celle des pauvres, souvent locataires de la première catégorie. « La concrétisation de la propriété privée du sol et sa monopolisation par un nombre réduit de gens » vont déterminer « le développement d'une structure socio-spatiale fondée sur les disparités », avec un « ajustement dans la complaisance entre la catégorie favorisée et l'Etat ». Les premières fortunes de Marocains et d'Européens proviennent du négoce et de la vente spéculative des terres.

Publicité sur le Maroc par Google