Application d'une science naissante, l'urbanisme

La décision du premier résident général, Lyautey, a représenté un bouleversement du système pré-établi au pays. Toute une société va se réorganiser autrement. Le pouvoir va basculer de l'intérieur du pays vers la marge atlantique. La répartition des groupes humains va changer. On assiste à des mutations économiques et politiques. Des déséquilibres vont apparaître entre Casablanca, qui va affirmer de plus en plus sa suprématie, et les autres villes, et dans la même ville entre différents secteurs, l'Est et l'Ouest. Un drainage massif des populations est enclenché. On ne vient pas seulement de tout le Maroc, on vient aussi d'autres continents. Les migrants sont espagnols, italiens, anglais, indiens, pakistanais...

La population se répartit essentiellement dans trois secteurs distincts de la ville, celui des Européens, relié avec le port, des Musulmans, et des Israélites, intermédiaires entre les deux. Plusieurs paramètres vont jouer sur la conception urbanistique de la ville: l'économie avec le port, la sécurité des habitants étrangers, le contrôle et la proximité de la masse ouvrière, l'hygiène... et l'organisation de la ville face à l'urbanisation sauvage de promoteurs sans scrupules. Mais aussi une certaine volonté de respecter un mode de vie et une tradition esthétique. Lyautey charge Henri Prost de dresser un plan d'urbanisme. Une partie des murs de l'ancienne médina, jugée sans valeur historique, est détruite, sous prétexte qu'elle entrave le bon fonctionnement du port. On installe les activités de l'ancienne ville dans la partie européenne, les Marocains se voient coupés du dynamisme qui caractérisait la Médina. Le tissu urbain de l'ancienne médina éclate. La ville populaire marocaine va s'étendre. La ville européenne va d'abord rechercher la proximité du port et du centre des affaires. L'administration française va favoriser une organisation urbaine qui va se structurer en zoning avec deux centres névralgiques, la création du port et celle de la gare ferroviaire. Prost crée le premier boulevard périphérique et aménage les quartiers modernes autour d'un point central, la future place Mohammed V qui regroupe les bâtiments administratifs de style néomauresque, tel le palais de justice, de Joseph Marrast, la wilaya (la préfecture), conçue par Marius Boyer et la grande poste. Les urbanistes français érigent une nouvelle médina dans le quartier des Habous « quartier des saints hommes ». Souks, boutiques et mosquées, il est, selon le poète Abdellah Zrika, « la plus majestueuse des cités antiques du Maroc ». Qui écrit aussi: « Je crois qu'il n'y a rien de plus beau que les Habous, non parce que le quartier est d'une autre époque, mais parce qu'il est sis en plein coeur de la modernité marocaine (...). Ainsi s'agit-il du seul endroit à échelle humaine de Casablanca ». L'expansion de la ville continue à un rythme soutenu. Au lendemain de la guerre mondiale, on confie à Michel Ecochard le soin de concevoir un plan d'aménagement du Grand Casablanca. La prolifération et l'extension des bidonvilles, conjuguées aux valeurs d'un courant progressiste de l'urbanisme, donnent lieu à des plans de « recasement » de la population. Ecochard met l'accent sur le développement de l'habitat social. Il restera fidèle à Prost pour le zoning avec les quartiers résidentiels à l'Ouest et les quartiers industriels à l'Est.

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