Casablanca la cosmopolite, Casablanca l'ouvrière, Casablanca la commerçante, Casablanca la tolérante, Casablanca la généreuse serait-elle ce qu'elle est aujourd'hui sans sa communauté juive ? Certainement pas. Retour sur une époque où un Casablancais sur cinq était juif.
La population israélite de Casablanca comptait environ 5 000 habitants en 1907. En 1926, elle représentait 18,2 % de l'ensemble de la population de la ville. En 1951, elle atteignait son apogée avec 74783 habitants, soit 27,2 % de la population marocaine!
Aujourd'hui, la mégapole n'en compte plus qu'environ 3 000, soit les trois quarts de l'ensemble de membres de la communauté juive marocaine. L'immigration vers Israël, le Canada, la France, la Belgique ou les Etats-Unis ayant considérablement écorné cette communauté. Si bien que des villes abritant jadis de prospères et nombreuses populations israélites comme Debdou, Sefrou, Azemmour, Taroudant... s'en retrouvent aujourd'hui quasiment dépourvues. Et si Casablanca a pu garder un relatif leadership en la matière c'est surtout grâce à l'immigration interne; la ville étant devenue depuis les années cinquante l'unique poumon économique du Maroc.
Casablanca a vu naître des juifs qui se sont illustrés au niveau mondial. Gadsher el Maleh et Sydney Tolédano, pour ne citer que ces deux exemples, font partie du club. Le premier devenu star du showbiz et le second, fils de Bori (industriel et président de la Communauté de Casablanca) dirige aujourd'hui une illustre maison de luxe parisienne, Christian Dior.
Les Juifs de Casablanca, ceux qui y ont vu le jour comme ceux qui sont originaires d'autres villes, sont généralement des industriels, des commerçants ou des négociants.
Mais tous les juifs de Casablanca et des autres villes marocaines n'ont pas aussi bien gravi les échelons de la société. Beaucoup étaient indigents et illettrés. Car venus de villages reculés où l'enseignement et les affaires étaient plus difficiles d'accès que dans les grands centres urbains comme Casablanca. Ces juifs malchanceux, comme le montrent admirablement quelques figures d'une exposition au Musée juif de Casablanca (qui dure jusqu'au mois de février), étaient si ordinaires qu'il est difficile de les distinguer de leurs compatriotes musulmans qui n'ont pas eu également la chance de profiter de la mobilité sociale apportée par la modernité. Néanmoins, ces juifs marocains sont totalement pris en charge par les oeuvres sociales juives et vivent hors du besoin. L'exposition photographique, signée Gabriel Axel Soussan et dédiée à la mémoire du regretté Claude Sitbon, plonge le visiteur dans le Casablanca d'il y a cinquante ans quand un habitant sur cinq était de confession juive.
« Il est midi dans le réfectoire de l'école primaire Narcisse Leven de Casablanca (sur le Boulevard Moulay Youssef, N.D.L.R.).
Autour des tables, les enfants s'apprêtent à déjeuner. Des garçons portent la kipah (calotte), les juifs, et d'autres ont la tête nue, les musulmans. Quelques élèves juifs brandissent en l'air un morceau de pain en récitant une bénédiction, tandis que les musulmans ne font pas ce geste », témoignage d'Annick Mello, ethnologue lors d'un colloque à Genève en septembre 2001.
Mais on les trouve aussi dans la finance, la communication, l'enseignement supérieur, les professions juridiques, la littérature, l'ingénierie, l'économie ou les droits de l'homme. Là aussi, sans être exhaustif, citons les cas de Simon Lévy (originaire de Fès) qui a longtemps enseigné au département d'espagnol à la Faculté de Rabat et qui dirige maintenant le musée juif de Casablanca (unique en son genre dans le inonde arabe) tout en assumant le secrétariat général du Conseil des communautés juives du Maroc. Serge Berdugo, avocat de métier, et qui fut ministre du Tourisme dans la deuxième moitié de la décennie quatre-vingt-dix. Originaire de Meknès, il assure la présidence de la Communauté juive du Maroc. Il a été nommé récemment, par S.M. Mohammed VI, ambassadeur pour la paix.
Le secteur de la communication est brillamment représenté par Monique El Grichi qui dirige une prospère agence du nom de Mosaïk. Et aussi par Izza Genini, une Casablancaise amoureuse du cinéma et de la musique marocaine.
Ces deux passions se sont rencontrées pour donner naissance à une série de films traitant de la richesse musicale et culturelle au Maroc et qu'elle a baptisé « Maroc corps et âme ». izza a vu le jour en 1960, à Casablanca, et vit actuellement entre la France et le Maroc. Alors qu'en communicateur et expert financier aguerri et respecté, André Azoulay assume depuis bientôt seize années la charge de Conseiller de Sa Majesté le Roi. Les couleurs du monde littéraire sont, quant à elles, portées haut par le Safiote Edmond Amram El Maleh, les droits humains par le mathématicien Sion Assidon et l'ingénieur Abraham Serfati, l'économie par le Casablancais Gabriel Axel Soussan et d'autres encore. Sans perdre de vue que le tout premier gouvernement de l'indépendance, dirigé par Feu Si Ahmed Bekaï, comptait en son sein un ministre des PTT juif en la personne du Tangérois, feu Léon Benzaquen.

À Casablanca, comme dans d'autres villes, les écoles juives ont admis en leur sein des écoliers et lycéens musulmans. Ce choix voulu par les dirigeants communautaires et béni par l'Etat marocain a un double objectif. D'une part, cette mixité judéo-musulmane unique dans le monde arabe et musulman permet aux jeunes juifs de s'inculquer de la mentalité musulmane et vice-versa. D'autre part, elle permet aux jeunes musulmans démunis d'accéder à un enseignement de qualité homologué par le ministère de l'Education Nationale Français.
Cinq lycées juifs de Casablanca accueillent encore un millier de lycéens, parmi lesquels deux cents musulmans.
Seuls les juifs indigents ont habité le mellah, sis dans ce qui est désigné par « ancienne Médina »*. Les plus chanceux ont habité et habitent encore le quartier européen et se distinguent par leur parfaite discrétion.
Le mellah de Casablanca est très récent par rapport à ceux des autres villes dotées de cette structure nommée ainsi uniquement au Maroc. En fait, plusieurs villes marocaines n'ont jamais eu de mellah et des cités comme Tanger, Tétouan ou Salé n'ont en abrité que tardivement, au début du XIXe siècle".
Une fois par an, les Juifs casablancais célèbrent la Hiloula, ou fête de la prière, au tombeau du Saint Eliahou.
Mais beaucoup de juifs de Casablanca la célèbrent au niveau du tombeau de Saint Yahia Lakhdar Ben Ahmed, dans la banlieue Sud de Settat.
À l'instar de leurs compatriotes musulmans que les fêtes religieuses du Sacrifice ou de la fin du Jeûne rasseinblent après plusieurs mois de séparation, les fêtes juives sont également l'occasion pour la diaspora juive de se retrouver au pays des ancêtres. Les quelque 3 000 juifs de Casablanca disposent d'environ 30 synagogues pour leurs prières, mangent dans des restaurants cashers, s'amusent dans des clubs et centres sociaux.
Bref, ils sont chez eux et se sentent intégralement marocains. Au lendemain des tristes attentats du 16 niai 2003 qui ont ensanglanté la capitale économique et où deux institutions juives avaient été visées, la communauté hébraïque marocaine tout entière a porté le deuil de ses compatriotes musulmans qui ont perdu quarante des leurs.
Signe d'une cohabitation harmonieuse entre les Casablancais des deux confessions, juifs et musulmans bidaouis vénèrent le tombeau d'un même saint, Sidi Selyout, éponyme de la plus riche commune de la mégapole. Mieux encore, la méga souscription nationale pour la construction de la Grande Mosquée Hassan II, lancée par Feu Hassan II, a vu la participation de nombreux contributeurs Juifs marocains !