Rencontre avec Mohamed Tounsi Farahat
Chefchaouen témoigne d'une architecture particulière et unique au Maroc. Couronnées de tuiles rouges, avec des murs dont la laiteuse blancheur se marie avec des variantes de bleu, les maisons traditionnelles, qui ont fait la beauté et le charme de la ville, tendent à disparaître. Rencontre avec un des grands maîtres de l'habitat traditionnel, le Maâlem Mohamed Tounsi Farahat. Par Yasmine Betmahi/Photo Said Gou gaz
Né à Chaouen, Tounsi Farahat y a toujours vécu. C'est une passion mêlée de nostalgie qui anime ce maître dont le père - qui a travaillé avec Abdelkrim Khatibi et Raissouni (un des leaders de la lutte pour l'indépendance) - et le grand-père, des maîtres constructeurs, ont déjà transmis leur savoir aux Chaounis. À son tour, Tounsi le transmet à son fils, d'abord, qui prendra la relève. « Mon arrière-grand-père, d'origine tunisienne, avait apporté avec lui le savoir-faire de l'architecture tunisienne. Quand, de passage dans la région, il s'est installé dans la tribu Khnieïss, à quarante kilomètres de Chefchaouen, on lui a demandé de construire un mausolée », raconte Tounsi, qui mêle à ses souvenirs ce que ses parents lui ont raconté. Les bouleversements urbains, la ville de Chefchaouen en a connus. Quand les réfugiés andalous sont arrivés d'Espagne, ils ont introduit la forme des maisons carrées avec des patios et des toits en tuile. « La maison, à Chefchaouen, n'était plus le résultat d'une construction liée au hasard, elle était le fruit d'une réflexion et d'un savoir-faire », explique Tounsi. Les mesures étaient étudiées. « On a commencé à avoir de bons plafonds. La menuiserie s'est alors beaucoup développée ».
Longtemps recluse sur elle-même, pendant des siècles impénétrable à la présence étrangère, Chefchauen a connu un changement notable lors de l'arrivée des Espagnols. « Chaouen était alors entourée de remparts. À l'intérieur comme à l'extérieur, il y avait de nombreux vergers et de l'eau. Les Espagnols vont construire la ville nouvelle, l'église, le campement militaire, la place Mohammed V, le cinéma... ». La ville ne cessera de se modifier. « Chaouen a beaucoup grandi ces trente dernières années ». Ce sont justement ces dernières décennies qui ont déstructuré la composition spatiale et défiguré l'architecture de la ville. Des édifices s'élèvent sans tenir compte du paysage urbain et du contexte architectural, Il est bien loin le temps où l'on bâtissait des maisons andalouses. Aujourd'hui, si l'on surplombe Chefchaouen, on pourrait croire que c'est une ville dont la particularité n'est pas l'abondance de tuiles mais celle de terrasses. Les tuiles disparaissent peu à peu. Le patio devient rare, La maison andalouse, qui demandait un terrain assez grand, n'est plus que le modèle de rares Chaounis. Les données sont en changement. Les activités ne sont plus les mêmes. Le mode de vie change.
La maison fut longtemps l'expression de l'activité des Chaounis, lesquels vivaient essentiellement de l'agriculture et des métiers de l'artisanat tels le tissage, le travail du cuir... qu'on retrouvait dans chaque maison. Il y avait un four à bois où la famille cuisait ses plats. Il existait une petite chambre pour l'artisan. Une pièce pour les animaux, les chèvres, par exemple. Une chambre où l'on stockait des vases en céramique emplis de miel, d'huile, de beurre... Il n'y avait pas de terrasses, il y avait des " nbah ', un espace où l'on séchait le linge et qui donnait sur le patio. Les tuiles donnaient sur ce même patio et sur l'extérieur », raconte Tounsi qui regrette jusqu'à la venue du réfrigérateur. Tout changement influe sur l'agencement de l'espace. La maison de Chefchaouen n'est plus celle qu'elle était.
Tounsi Farahat a fait plusieurs métiers dans son enfance, il a été coiffeur, tisserand. En 1956, il se tourne vers la construction dont il deviendra un des grands maîtres et un des seuls à faire les arcades spécifiques à Chefchaouen. S'il apprend aux autres comment perpétuer ce savoir, peu nombreux sont ceux qui le pratiquent.
« Il faut vraiment qu'ils tombent sur des personnes qui le leur demandent. Les étrangers achètent ces anciennes maisons, gardent la même structure d'origine et restaurent celles qui s'effondrent ».
Tounsi a dirigé récemment l'école atelier qui a été créée par deux associations locales, une association espagnole et la Mairie de Chefchaouen. Le programme était constitué d'une première année théorique et de six mois de pratique. «Nous avons restauré une école, des arcades, les fontaines du quartier Souika... ».
Il n'est pas étonnant qu'il ait donc construit sa maison de façon traditionnelle. À peine franchi le seuil de la porte bleue, le calme du patio nous saisit. Des ouvertures laissent entendre le bruit de la source « Ras el Ma ». Dans sa maison avec arcades, patio et tuiles, entre la source et la montagne, Tounsi vit dans ce qui fait l'identité de Chaouen.
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