Rencontre avec un maître tisserand.
Le tissage, un des fleurons du patrimoine artisanal de Chefchaouen, faisait vivre plus de la moitié de la population de la ville. Aujourd'hui, plus qu'une activité menacée, c'est un art de vivre qui est en péril.
Expression d'un imaginaire, d'une histoire, de croyances, le tissage, une des techniques artisanales les plus anciennes, a longtemps été l'art où excellaient par leur savoir-faire les Chefchaom'iis. Le tissage évoque, pour ceux qui savent reconnaître les matériaux et lire les trames, un environnement, un degré de civilisation, un mode de vie, l'état d'un marché. Jellabs, foutahs, b'tanias, couvertures, ceintures.., la production de la vifie, réputée dans tout le Maroc, représentait un des fleurons du patrimoine jbala. Si le savoir-faire demeure incontestablement, la corporation des tisserands a de moins en moins d'adeptes. Les maîtres se font rares, L'art du tissage est menacé, « Il y avait 80 métiers dans le quartier, aujourd'hui, il n'y en a même pas quinze! 750 personnes tissaient. Aujourd'hui, on aurait du mal à en trouver soixante », déplore le maâlem tisserand Said Akar, descendant d'une famille de tisserands. « Il y a aussi un autre savoir-faire qui va disparaître, celui qui fait la trame du métier. Avant, chaque quartier avait son outil pour la trame et la personne qui le faisait. Aujourd'hui, pour tout Chef chaouen, il ne reste qu'une seule trame et un seul homme qui sait l'utiliser. Il a quatre-vingt-cinq ans. Quand il mourra, plus personne ne saura ». Cela va faire trente-quatre ans que Said tisse. Il a commencé très tôt. Il faut apprendre toutes les étapes du métier, préparer les bobines, la teinture, manipuler le métier de bois, monter la trame sur le métier. L'apprentissage est long, le métier est dur, éprouvant. Il demande de la force et de la ténacité. « Plus personne ne veut apprendre, Quand les enfants sortent de l'école, ils ne veulent plus travailler dans l'artisanat. On n'y gagne pas assez. Même le père, qui a été tisserand toute sa vie et qui a passé soixante-cinq ans de son existence à faire ce métier sans pouvoir acheter ne serait-ce qu'une petite maison pour ses vieux jours, veut que son fils tente autre chose », explique Said, compréhensif, lui dont les deux filles vont à l'école. À Chefchauen, le tissage est un métier réservé exclusivement aux hommes. Les femmes travaillaient la laine. C'est avec la laine qu'on tissait la jellab qui, contrairement à la jellabah, est courte et large. La foutah, que l'on trouve parfois encore faite en laine, mais qui est le plus souvent en coton rayé rouge et blanc, est ce vêtement féminin qui se noue autour de la taille. Les femmes ne veulent plus faire la laine. Said se souvient, nostalgique, des marchés du lundi et du jeudi où près de 160 femmes vendaient la laine sur le marché. « Plus aucune femme n'est prête à travailler toute une journée pour quelques dirhams ». Il faut alors importer la laine d'Australie, de Nouvelle-Zélande... Elle coûte cher. Apparaît sur le marché l'acrylique. Said déroule devant nous des couvertures faites de différentes matières. « En trois ans, la qualité a changé. On est obligé de faire au moins deux qualités, une bonne et une moyenne pour aligner les prix sur d'autres commerçants qui vendent une qualité inférieure ». Huit personnes travaillent dans son atelier. Sur le lieu de son point de vente, dans la médina, on peut voir toutes les couleurs possibles. Said continue à fabriquer les couvertures dans les couleurs traditionnelles: beige, blanc, bleu. Mais la demande est variée; on veut du parme, du vert pomme, du jaune, dans des matières douces au toucher. En acrylique, c'est doux. Et moins cher. Ce n'est pas tant de devoir ajouter de nouvelles couleurs et de nouveaux motifs ni même l'apparition des matières synthétiques qui inquiètent Saïd. Même s'il lui importe d'être vigilant pour la conservation de la tradition, c'est plutôt l'absence d'aides des institutions concernées qui le chagrine: « Participer à des expositions en Europe peut aider l'artisanat au Maroc, Les Français, les Allemands, les Espagnols, les Italiens sont connaisseurs et aiment acheter les produits de l'artisanat marocain ». Les tisserands ne peuvent prendre en charge de tels déplacements. Il est plus qu'urgent d'être à l'écoute des appels des différents métiers et d'agir pour ne pas voir disparaître ce qui constituait un élément important du patrimoine. Seule une revalorisation du patrimoine et un marché dynamique peuvent permettre la production et la protection d'un savoir-faire traditionnel.
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