MOHAMED HAKOUN, L'INITIATEUR DE « RIF ANDALUS »
Une association, du nom d'un des quartiers de la médina de Chefchaouen, Rif Andalus, oeuvre pour responsabiliser et impliquer les Chaounis dans la sauvegarde, l'entretien et la conservation du bâti. À sa tête, un artiste, peintre et photographe, un artisan, menuisier et ferronnier, Mohamed Hakoun, un homme sensible à l'environnement qui met ses talents au service de sa ville.
Quelle n'est pas la sensation quand on se promène dans une des ruelles particulièrement propre de la médina de Chefchaouen et qu'on y découvre tout le long des murs chaulés de blanc et de bleu des tableaux de trois des principaux peintres de la ville. Exposition en plein air que les Chaounis parcourent du regard ou contemplent un moment. C'est une sensation de bien-être comme procure tout lieu habité par l'art. Un des peintres exposés est le président de l'Association « TUf Andalus », Mohamed Hakoun, avec qui tout a commencé,
C'est sans conteste une des figures les plus attachantes de Chaouen. Son parcours émeut. Sa passion de la ville enchante. Né à Chaouen, en 1946, il y grandit en poursuivant des études en langue espagnole. Au lendemain de l'indépendance, ayant des difficultés à suivre les études en langue arabe, il quitte le Maroc pour l'Espagne. II ne s'y attarde pas trop et arrive en France où il exercera pendant 16 ans le méfier de contrôleur dans une entreprise. Mais Mohamed a une âme d'artiste. Parallèlement à son travail, il participe à des travaux artistiques avec des amis artistes arabes, II conçoit le décor d'un café, réalise des portraits. Puis ll se marie. C'est la naissance de son premier enfant, Adnan, qui fait naître l'idée du retour. Viendront après Myriem et Zoubeir. Les enfants grandiront à Chaouen. «Ala fin des années soixante-dix, la vie des enfants immigrés en France était dure. Je voulais que mes enfants vivent dans leur culture. Au Maroc, ils pouvaient être à la fois en contact avec la culture européenne et grandir dans la culture arabe », explique Mohamed. La fermeture de l'usine accélère le retour.
Quand il arrive à Chaouen, c'est muni d'un savoir Le retour était mûrement préparé. Moharned Hakoun s'est formé à plusieurs métiers à travers différents stages de menuiserie, de mosaïque, de mathématiques, d'électricité, II commence donc par construire un atelier de menuiserie. Puis il s'attaque à la ferronnerie. En maitre, II fabrique des meubles qui affient les deux matériaux. II invente de nouveaux modèles comme ces bancs qui forment son salon, chez lui. Saâd El Alami, ministre chargé des relations avec le Parlement et président de la municipalité de Chef chaouen, était alors maire de la ville de Chaouen. Quand il apprend que Hakoun est de retour, il lui propose de réaliser quelque chose ensemble pour la ville. Mohamed suggère de faire des lampadaires publics, des grillages pour les jardins municipaux et de travailler à la propreté de la ville. Saâd El Alami adhère à l'idée. Cinq ans de coopération suivront.
Commencera alors pour Mohamed Hakoun l'impllcation dans l'associatif. «On a d'abord fondé une association pour l'environnement. Puis on a fondé RH Andalus ». II en est le président depuis février 1996. « Les premiers objectifs définis étaient la propreté, la conservation des cimetières, la sauvegarde du patrimoine architectural. Le premier chantier fut réalisé dans le quartier du Rit Andains. A six heures du matin, nous sommes allés nettoyer le quartier. Nous avons pris de la chaux et nous avons peint les murs. Quand les gens sont sortis de chez eux, ils ont regardé, ils sont entrés à nouveau dans leur maison pour se changer et pour participer à la tâche », raconte avec un sourire Moharned. A partir de ce moment, se souvient-il, le quartier demeura propre. il fallait éveiller la conscience du citoyen en le faisant participer. La seconde idée fut celle d'une exposition de peinture. « Nous avons donné à des enfants des dessins de leur quartier. Hs devaient les colorier dans la couleur qu'ils souhaitaient. La plupart choisirent le bleu. Nous avons exposé leurs dessins dans la rue ». Une semaine d'exposition était prévue. Quand le RH Andalus voulut décrocher les dessins, les habitants du quartier demandèrent à ce qu'on les laisse une semaine de plus. Ces expositions en plein air influèrent sur la vie des Chaounis. Depuis, de nombreuses personnes s'inscrivent à l'école des Beaux-Arts de Tétouan, s'adonnent à la peinture et exposent. Beaucoup de femmes, et le fait est entièrement nouveau à Chaouen, se mettent elles aussi à peindre. Dès la troisième exposition, deux jeunes filles exposaient.
Toujours avec la volonté de faire prendre conscience de l'importance d'un environnement qu'on peut embellir, le Rit Andalus organise un concours de plantes.
Mais l'association prend également en charge des dossiers de grande envergure auxquels de nombreux chercheurs participent. Un des projets importants est de faire classer Chefchaouen patrimoine mondial. «ll faut sauvegarder les maisons, la tradition des tuiles, les
tames, les jardins, le sol des mes. Un accord vient d'être signé entre la municipalité de Chaouen et le Rit Andalus pour l'autorisation et le suivi des constructions », explique Mohamed Hakoun. Désormais, quiconque voudra entreprendre des travaux ne pourra le faire en désaccord avec le Rit Andalus qui veille au respect de l'harmonie urbaine.
Quand Mohamed n'est pas dans l'atelier de ferronnerie, quand il n'est pas au bureau de l'association, il est peut-être en train de peindre. Non seulement par goût des aquarelles qu'il fait avec talent, grâce et sensibilité, mais mû par une volonté de fixer par les couleurs et le dessin l'état et les transformations de la ville. II a réalisé cette année les illustrations d'un recueil de poèmes, « Biographie d'une enfance », d'Abdelkrim Tabal, autre figure de Chefchaouen, celle du poète. Mohamed y a peint les lieux de l'enfance de Tabal. Ce qu'il y a de plus étonnant et d'émou
vant chez cet homme à l'apparence calme, c'est de vouloir à tout prix arracher au temps l'oubli des êtres et des choses. Mohamed Hakoun est un collectionneur d'images. Bien avant d'immigrer en France, il se passionnait pour la photographie. Il fixait les habitants de Chaouen sur ses négatifs. Dans sa bibliothèque figurent des albums photos où reposent environ 14 000 photos des habitants de Chaouen. Certains ne peuvent découvrir qu'à travers ces photos ce qu'a été le visage d'un grand-père ou d'une arrière-grand-mère.
Sa maison est à son image. On peut y déchiffrer sa vie à travers ses peintures, les objets, les meubles, les photos, la collection d'appareils qu'il garde avec soin, son atelier de travail, les bibliothèques dont l'une est celle de son fils Adnan, professeur de français à Ouarzazate. Artiste et collectionneur, Mohamed Hakoun est la mémoire vivante de Chaouen. Plus d'une ville au Maroc pourrait envier son patient et judicieux travail d'archivage de photos des hommes dont une partie a fait de Chaouen ce que le Rit Andalus défend aujourd'hui.
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