Chefchaouen, la perle bleue du Rif

Chefchaouen, la perle bleue du Rif, est la rencontre des Jbalas et des Andalous, du rural et du citadin, de la nature et de la cité. Ville sainte et ville d'artisans, celle qui fut longtemps recluse sur sa beauté andalouse, tissant dans le secret la trame des jours où se mêlait piété et sensualité, cherche un nouveau souffle.

Chefchaouen se révèle subitement au détour d'un escarpement La route qui serpente à travers le Rit et laisse défiler collines, vallées, versants de montagnes, forêts, semble toujours vouloir retarder son apparition. Des enfants vendent des figues à l'ombre des arbres. Elles font la renommée du pays. Nous sommes en terre Jebala. Une terre forte, Elle a nourri les hommes de sa force. Les tribus berbères Jebala peuplant le Rit ct fait de cette région le fief de la résistance contre l'invasion musulmane d'abord puis, sept siècles plus tard, contre la progression chrétienne. Elle est donc apparue avec ses maisons blanches dévalant la pente et s'agrippant aux flancs des monts jumeaux du Jbelech-Chaouen, à 830 mètres d'altitude.

Chefchaouen la secrète, recroquevillée sur son passé, attire. Une impatience fébrile guide nos pas. Ne nous invite-t-elle pas au regard? Son nom même est un appel à l'oeil. « Chefchaouen» veut dire « Regarde les comes des montagnes ». Néanmoins, cette invitation au regard fut longtemps restrictive. Le regard d'un chrétien ne fut toléré que bien des siècles après sa fondation en 1471 par Moulay All Ibn Rachid. Ce moine guerrier avait combattu à Grenade et épousé une Espagnole de CaMille, connue dans les chroniques sous le nom de Lalla Zohra. II revint dans son pays et construisit une forteresse, achevée par Moulay Ismail en 1672, pour servir de base défensive contre l'avancée expansionniste des Espagnols et des Portugais. Une partie du littoral, Sebta, Asilah et Tanger, étaient déjà occupée. II entoura la Kasba, garnison militaire qui accueillaient les soldats et les combattants, d'une enceinte munie de tours et percée de portes. Il y ajouta une moquée au minaret octogonal, Jama al-kébii et des bains qui donnèrent le nom à ce qui est aujour-d'huile cour où toutes les nielles de la médina convergent, la place Outa Hammam. Ce site, qui disposait d'une défense naturelle, la montagne, attira dès 1471 des familles andalouses qui entouraient la personnalité de Moulay All Ibn Rachid. Ils peuplèrent le premier quartier de la médina, la Souika. Après la prise de Grenade par les Espagnols, en 1492, une deuxième vague de réfugiés andalous, musulmans et juifs, est venue s'installer à l'est de la ville, dans le quartier du Rif Andalus puis, plus tard, dans le Rit Sebbanine et Ansar. Au début du XVIIe  siècle, une troisième vague d'Andalous fuyant les persécutions des Espagnols, s'installa dans un troisième quartier appelé Souk. Chaque quartier édifia la nouvelle enceinte qui devait protéger la cite dans son ensemble. Pendant plus d'un siècle, la médina évolua peu. Un nouveau quartier, El Khanazine, habités par des Arabes et des Berbères, ne modifia pas vraiment la configuration urbaine. Au XVIIIe siècle, les juifs vivant à l'extérieur de la ville s'étant plaint des persécutions de certaines tribus se sont vu accorder le droit de vivre à l'intérieur des remparts. Le Meliah sera intégré à la médina. Les Andalous amenèrent avec eux leur culture raffinée, leurs connaissances artistiques, leurs techniques de construction et d'utilisation de matériaux et leur savoir-faire dans différents domaines. « À travers Chefchaouen, on voit Grenade. (...). L'aspect architectural des centres historiques des deux cites présente des similitudes encore visibles de nos jours; les toitures en pente, le mobilier urbain, l'architecture des équipements, les formes octogonales des minarets, le decor du sol des nies, l'utilisation des charpentes en bois sculpté ou décoré sont autant d'éléments qui assurent encore la pérennité de Grenade », Mamoun Naciri, architecte, dans son article « Le legs andalou ».

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Des hommes ont pris conscience de la menace et se mobilisent. Ils fondent des associations, comme le Rif Andalus, Des actions sont entreprises. La « Junta Andalucia » est très impliquée dans le cadre de la coopération dans le Nord du Maroc pour la restauration du patrimoine andalou, Elle vient de dégager et d'établir un circuit réalisé par l'architecte espagnol Carlos Sanchez, qui peut être plus porteur de sens pour la population de Chaouen, c'est le circuit de « Ras el-Ma', la rivière. « Elle est l'âme de la ville de Chaouen », affirme Abdelsalmn Mouden, Président de l'association des guides de Chef chaouen. Et il se met à chanter un air dont les paroles sont chantées en arabe et en espagnol. ((Ma ville de Chef chaouenlEntre les montagnes perdues/Avec sa source Ras al-Ma'/Est très connue... ». Source vauclusienne qui jaillit de la montagne, la source Ras al-Ma' se trouve en amont de la médina. Elle a été àl' origine de la fondation de la médina. C'est elle qui alimente la ville en eau et abreuve les hommes. Elle faisait jail' l'eau des fontaines, aujourd'hui pour la plupart silencieuses. L'eau entraîne les moulins et arrose les vergers environnants et les jardins de la ville. Elle emplit les merveilleux lavoirs où les femmes se rendent tôt le malin comme à un rendez-vous. Le lavoir est un espace social. S'égrènent les heures du troisième temps. Aux heures chaudes de l'été, à l'ombre des arbres pmts de fraîcheur, les Chaounis se retrouvent le long de la rivière, y font une halte. Moment de convivialité où les enfants s'amusent avec l'eau qui court le long d'un canal. Chef chaouen doit aux réfugiés andalous la technique de «l'acequia », Du cours d'eau part le canal de dérivation principal qui alimente les canaux secondaires. Véritable institution sociale, l'acequia reposait sur le principe du partage de l'eau. Ce circuit serait un enchantement si l'eau n'était soufflée par endroits par des déchets de toutes sortes. II suffit de peu. L'association « Rit Andains » a amorcé depuis quelques années des actions de «propreté et hygiène ». Les résultats sont perceptibles clans certains quartiers de la médina qui  affichent une propreté encourageante. Sans doute taut-il étendre cette action à ce qui est « la Chaouen d'origine », comme le dit Mouden, la Chaouen de Ras al-Ma', Ras al-Ma' qui jaillit de l'inépuisable réservoir naturel d'eau de la montagne.

« Chef chaouen », « Regarde les cornes de la Montagne », ce n'est peut être pas une invite au regard, mais une injonction à lever le nez vers ce qui est l'élément des Chaounis, la Montagne. Montagne protectrice des invasions et des agressions, montagne ou la tentation du sanctuaire, montagne de l'eau bénie de Dieu, des sources claires et généreuses, La montagne a souvent appelé au sentiment mystique, à la religiosité. Chefchaouen fut un centre de rayonnement religieux qui attirait hommes pieux, étudiants, pèlerins. Des « oulama » y étaient installés, Chef chaouen rassemble huit mosquées, neuf zaouïas représentant les principales confréries du pays, et des marabouts dont le plus vénéré est celui du fondateur de la cité, Moulay All Ibn Rachid. À une cinquantaine de kilomètres de Chef chaouen se trouve le tombeau du grand saint soufi Moulay Abdessalem lbn Mchich dont te mausolée, au Djebel Alani, est un lieu de pèlerinage très fréquenté, « Tout pèlerin devait passer par Chefchaouen. Ce chérif idrisside, issu de la tribu des Beth Arouss, était un éminent savant de la fin du VIe/XIIe siècle. Considéré comme l'introducteur au Maroc de la doctrine soufie, il a transmis son enseignement à son élève, le grand mystique Echadill, vénéré en Tunisie et en Egypte, et qui est également un chérif idrisside de la tribu des Aldunès, voisine de Chefchaouen », Naïma El-IChafib Boujibar, Le Maroc andalou, Eddif.

Des groupements associalifs, tel le Rif andalus, ont compris les enjeux dune ouverture, II faut d'une part préserver le pathmoine, le sauvegarder, le restaurer. Ce long labeur serait facilité par la reconnaissance de Chefchaouen comme ville «Patrimoine mondial de l'humanité». Le pays Jbala possède tous les atouts géographiques pour devenir un des lieux touristiques du Maroc. La mise en place du PAT (Pays d'accueil touristique), vaste projet d'envergure qui réunit tous les acteurs locaux, devrait désenclaver la région. Pour commencer, le PAT se propose d'établir des circuits de randonnées et la construction de gîtes. Parallèlement il assurera deux volets essentiels, la formation et l'appui à de petites entreprises pour le tourisme rural.