Pénétrer dans l'enceinte de la Bibliothèque Royale Hassaniya, à Rabat, embrasser du regard ses milliers d'ouvrages manuscrits, prendre connaissance de l'histoire de ses fonds inestimables, c'est entreprendre une lecture de l'histoire du Maroc sous l'angle de ses rois bibliophiles qui, sous les différentes dynasties, n'ont eu de cesse de chercher à enrichir les collections de leurs bibliothèques privées. Rétrospective. Par Saloua El Ou fir/Photos Khalil Nemmaoui
« Bien que toujours situées dans une dépendance du palais, les bibliothèques royales ont toujours été généreusement ouvertes au public ».
« Il semble que les bibliothèques royales ne jouissaient pas d'un édifice particulier avant l'arrivée des Mérinides, mais qu'elles ont toujours été situées dans une dépendance du palais royal. Ce qui est certain, c'est qu'elles ont toujours été généreusement ouvertes au public », Ces propos sont de M. Ahmed‑Chaouqui Binebine, conservateur de la Bibliothèque Royale Hassaniya. Nous sommes, en effet, dans le méchouar, à Rabat, à quelques pas seulement du Palais Royal, dans ce bel édifice qui abrite depuis 1972 les collections inestimables de ce qu'on appellera, depuis, la Bibliothèque Royale Hassaniya. Nous saurons que ces fonds hors du commun, constitués de milliers de volumes ‑ des mus'haf s, des manuscrits uniques, anciens, rares ou précieux ‑ logent dans l'enceinte du Palais Royal de Rabat depuis 1962, année où ils furent transférés du Palais de Fès où on les avait découverts tout à fait par hasard. C'est le sultan Moulay Youssef qui les y avait emmurés, en 1912, après avoir signé la Convention du Protectorat. « Moulay Youssef, nous explique M. Binebine, ne voulait pas que ces livres d'exégèses coraniques, ces manuscrits précieux, ces corans, enfin tous ces trésors religieux tombent entre les mains des infidèles ». Ces ouvrages resteront tapis entre les murs, dans le palais de Fès, durant exactement cinquante ans. On les découvrira lors de la première année du règne de Feu Hassan II. Celui‑ci donnera expressément l'ordre de les transférer à Rabat. « Ils seront dénombrés, triés, fichés et mis sur des rayonnages à l'intérieur d'une petite bibliothèque rattachée au Palais qui a été dès le premier jour ouverte aux chercheurs », déclare M. Binebine. Depuis, quatre conservateurs se sont succédé à la tête de la Bibliothèque Royale Hassaniya. AhmedChaouqui Binebine, qui exerce cette fonction depuis une douzaine d'années, est un spécialiste de la codicologie (science du manuscrit) et des sources bibliographiques de la littérature arabe. Il est aussi diplômé de l'Ecole Nationale Supérieure Des Bibliothèques en France et surtout auteur d'une thèse de Doctorat sur l'histoire des bibliothèques au Maroc. C'est avec cet éminent hôte que nous entreprenons la visite de la Bibliothèque " Royale de Rabat et que nous plongeons dans l'histoire de ses fonds. « Ce qu'il faut savoir, c'est que la bibliothèque royale s'est toujours déplacée avec la capitale. Aujourd'hui, elle est dépositaire de toutes ces collections d'ouvrages manuscrits rassemblés au fil des siècles par les différents rois du Maroc ».

La première bibliothèque royale signalée par les historiens est celle du Calife idrisside Yahia IV qui vécut au début du )Q(e siècle. Celui‑ci avait engagé des copistes et des scribes pour exécuter et transcrire des manuscrits pour sa bibliothèque personnelle. Le salon de 'labia IV était fréquenté par des oulémas et des poètes. De nombreux émigrants d'Andalousie et d'ifriqia s'étaient installés à cette époque à Fès où une véritable émulation existait entre la cour idrisside et la cour des Abassides. C'est plus d'un siècle plus tard, sous le règne des Almoravides (1073‑1146), que les historiens signalent à nouveau l'existence d'une bibliothèque royale dont le fondateur est Youssef ibn Tachfin. Les premiers fonds de cette bibliothèque auraient été constitués par les collections privées des Reyes des Taïf a et des rois omeyyades d'Espagne, qui risquaient de disparaître lors de la conquête de l'Andalousie par les Berbères. Le successeur de Youssef Ibn Tachfin, son fils Ah lbn Youssef lbn Tachfin, eut l'ambition de constituer une des plus riches bibliothèques en terre d'islam. Il fit venir des livres d'Andalousie. Marrakech, sous son règne, attirait de nombreux savants andalous. On citera notamment Ibn Zuhr et ibn Bajja, qui suivit le calife de l'Andalousie à Marrakech et qui lui dédia ses ouvrages. Mais en majorité, les livres de la bibliothèque dAli Ibn Youssef étaient de tendance malikite. La bibliothèque Hassaniya contient à ce jour une copie exécutée en 1 245 d'Ai Muwatta' l'ouvrage fondamental du rite malikite.