Sous la dynastie almohade (1130‑1269), l'aura de la bibliothèque royale dépasse les frontières de l'empire, Ses fonds sont surtout beaucoup plus diversifiés. Le roi Abdelmoumen, « grand bâtisseur et homme de culture, se constitue deux bibliothèques personnelles, à Marrakech et à Séville conquise en 541/1157 ‑ ses capitales au Maroc et dans al‑Andalous. Il construisit pour chacune un local adéquat où s'activaient copistes, enlumineurs et relieurs (Latif a Benjelloun‑Laroui, Les Bibliothèques au Maroc). Avec l'aide d'Averroès, qui devint son médecin attitré, Abdelmoumen ouvre des madrasa à Marrakech. On raconte qu'il fit venir d'Andalousie l'un des quatre corans que Othman lbn 'Allan, troisième calife de l'islam, a envoyés dans les nouvelles contrées musulmanes. Ibn Tufayl rapporte que le souverain avait fait faire pour ce coran un coffret d'ébène, incrusté d'or, de rubis et d'argent. L'un des moments forts de notre visite à la bibliothèque Hassaniya a été de voir de près un coran en caractères kufiques, transcrits en encre noire, rouge et or sur un parchemin qui date du deuxième siècle de l'Hégire et qu'on attribue au Calife Othman Les historiens rapportent que la bibliothèque d'Abou Yaâcoub Youssef, fils et successeur d'Abdelmoumen, était aussi riche que la bibliothèque du calife ommeyyade Hakam II. Elle contenait aussi bien des livres religieux que des traités de philosophie, de médecine, d'astronomie et de mathématiques. Le sultan Abou Yaâcoub Youssef, qui fut un fin lettré et un grand mécène, s'entoure à la cour de Marrakech et de Séville de savants et d'écrivains à qui il accorde ses faveurs. En 1169, ii demande à Ibn Rochd, qu'il nomme « grand cadi » et qui devient son médecin, de commenter les oeuvres d'Aristote. Dans l'histoire des Bibliothèques au Maroc, nous apprenons que le philosophe Ibn Rochd avait offert à la bibliothèque almohade son livre sur les animaux et que sous le règne de Yaàcoub Al Mansour, ‑ le victorieux ‑, cette institution reçut en offrande deux corans de Salah‑Eddine Al Ayyoubi (Saladin). Quelques années plus tard, Al Mortada, l'un des derniers rois almohades, inaugurait une tradition qui ne sera jamais interrompue après lui, celle des califes qui recopient de leurs mains des manuscrits et essentiellement des corans. «Onpeut dire que sous les Almohades, la bibliothèque royale est véritablement digne de ce nom », conclut aujourd'hui M. Binebine, Cette tendance ne se démentira pas sous les Mérinides (12581420) où l'institution de la bibliothèque royale atteint vraiment son apogée. Il faut savoir que le roi Abou man, grand bibliophile et mécène, avait deux bibliothèques. L'une des deux était une bibliothèque mobile que le sultan transportait avec lui à chacun de ses déplacements! C'est au roi Abou lnan qu'Ibn Khaldoun dédie son Kitab Al Ibar, Et c'est ce même sultan qui incitera Ibn Battouta à consigner par écrit sa célèbre Rihia. De nombreux manuscrits, d'ailleurs, portent une dédicace faite aux rois Mérinides. Sous les Saàdiens (1509‑1641), la bibliothèque royale continue d'être une institution florissante. Mais c'est sous le règne du sixième calife de cette dynastie, le grand AlMansour Dahbi, de dahab », or, que la Bibliothèque Royale fera le plus parler d'elle. En « Savant passionné des sciences », Al Mansour Dahbi avait lu tous les livres de sa bibliothèque et en avait même annoté certains de sa propre main. Il avait réussi à rassembler une collection précieuse de tous les livres qu'il envoyait chercher dans d'autres contrées musulmanes, mais aussi ces manuscrits originaux et ces corans ornementaux, exécutés sur parchemin, qu'il recevait en offrande. Les historiens rapportent que Mansour Dahbi disposait dans sa bibliothèque d'une équipe de calligraphes, de copistes, de relieurs et de traducteurs. C'est à cette époque, lit‑on dans L'Histoire des Bibliothèques, qu'on se mit à écrire avec de l'or au lieu de l'encre et avec de l'ambre arrosé d'eau de roses.

Le fils d'Ai Mansour Dahbi, Moulay Zaïdan, aura aussi une volumineuse bibliothèque qui connaîtra une curieuse destinée. On est en 1653. Moulay Zaydan est destitué. Il quitte Marrakech pour la région du Souss accompagné de son sérail, de ses richesses et surtout de sa précieuse bibliothèque
Les fonds de celle‑ci prennent la route vers Agadir au départ du port de Safi à bord du vaisseau du Consul français Jean Philipe de Castellane, mais ils n'y seront jamais débarqués. Le consul, qui veut d'abord être payé pour le faire, attend six jours dans le port d'Agadir avant de gagner la haute mer pour se rendre à Marseille. Son vaisseau sera pris d'assaut à hauteur de Salé par les Espagnols. Soixante‑dix charges de livres arabes, soit 4 020 volumes de corans, d'ouvrages de philosophie, de droit, de médecine et de chirurgie, sont transportées d'abord au Portugal alors sous domination espagnole, avant d'être envoyées à la bibliothèque de l'Escurial, à Madrid. Un incendie survenu en 1 671 en détruisit une partie. Mais aujourd'hui encore, la bibliothèque d'Ahmed Mansour Dahbi constitue «la principale partie du fonds arabe de l'Escurial », confirme M. Binebine. Moulay Zaidan et ses trois successeurs vont entreprendre plusieurs tentatives pour récupérer les fonds confisqués. Plusieurs années plus tard, le Roi Moulay Small prendra le relais pour réclamer les manuscrits de la bibliothèque Zaidan, mais aussi d'autres manuscrits arabes confisqués lors de la Reconquista. On raconte que Moulay Small négociait le retour d'un captif contre la restitution de cent manuscrits. Ni lui ni aucun autre roi ne parviendra pourtant à récupérer les livres restants de la bibliothèque de Zaïdan. Le Pape avait décidé que les manuscrits arabes de l'Escurial y restent en biens inaliénables,