VOYAGE MAROC


Les Yeux secs à la troisème édition du festival international du film de Marrakech :

Narjiss Nejjar sera l'unique représentante du Maroc pour le grand prix de la troisième édition du Festival International du Film de Marrakech. Son film, « Les Yeux secs », déjà applaudi à Cannes, où il a honoré le pays par une brillante participation à la prestigieuse Quinzaine des réalisateurs, est un pur chef-d'oeuvre. C'est ce qu'on appelle faire une entrée par la grande porte. Narjiss Nejjar livre une oeuvre poignante, un hymne aux femmes.

C'est l'histoire d'une femme, pétrie de sensibilité, talentueuse, qui décida un jour de faire son cinéma. Suivre un chemin à elle, encore vierge, encore lointain. Pour elle, l'image est aussi une histoire de texte et, comme la jeune femme est aussi écrivain, alors les mots coulent et collent au papier comme des pétales de fleurs que le vent emporte, mais selon leur rythme. Une lenteur dans le propos qui cache une intensité sur le point d'éclater, un phrasé réfléchi, mais qui se lance dans la plus simple des spontanéités. Comme ses personnages, qui sillonnent l'espace sans le heurter en apparence, mais qui y laissent des stigmates indélébiles.

Pour ceux qui n'ont pas vu ses courts, il faut tout de suite se rendre à l'évidence, malgré les apparences, ce premier long est une cassure de style. Nous sommes quelque peu à la lisière du paysage du « Miroir du Fou », mais un long chemin, fait de gerbes de blé et de vent qui flirte avec l'arête des coquelicots, tranche avec le passé. Le passage du court au long s'est opéré, dans le cinéma de Narjiss, comme une mue, un délaissement des acquis spécifiques à un cinéma concentré. Dans « Le Miroir du fou », la cinéaste laisse évoluer un art consommé du statique, lequel n'est pas immobilité, mais une tension retenue. Tout est spatial, à la fois dans la géographie plane et dans celle plus tortueuse de l'âme. Un check point, deux visages, un animal, un gramophone et une grande fenêtre invisible, ouverte sur le rêve. Et le désir. La parabole atteint dans le court une dimension presque messianique, mais elle laisse très vite place à une viabilité qui recompose l'homme et son double, le miroir, le tango qui s'ébauche et la partance finale sur place. Les consonances iranisantes et japonisantes sont très présentes. Non pas comme une influence, mais comme une recherche plastique qui dicte son langage et donne par là même un sens au non-dit. Film centré sur ce qu'il ne doit point, « Les Yeux secs » laisse couler dans le tempo des paysages une poésie aqueuse. Il y a dans ce choix très prononcé de la cinéaste une volonté de laisser les personnages témoins incarner ou désincamer leur croyance. Ceux qui chercheraient à voir dans ce lieu haut perché, où les corps des femmes se lancinent avant d'aller rejoindre le mouroir, une quelconque réalité marocaine, réduisent le film à des contingences mercantiles qui sont très loin du besoin créatif de Narjiss Nejjar. Sans donner dans l'hyperbole anecdotique, cette histoire du monde qui finit en apothéose sur un mont enneigé creuse son propre sens, le met en abyme. La montée du réalisme dans l'irréalisme ou le contraire, selon les séquences, fait de ce lieu obsédant une véritable prise de terre.

La femme n'est plus la femme pas plus que l'homme n'est l'homme tel qu'il est décrit à chaque battement de veine. Cet ailleurs créé par l'obsession du lieu unique nous fait tourner sur nousmêmes, nous faisant faire du sur-place tout en nous faisant parcourir des milliards de kilomètres plans. C'est là le grand travail poétique d'une telle oeuvre qui ne se limite pas à sa propre signifiance, mais renvoie constamment à ce qui pourrait naître, pour peu qu'on se laisse pénétrer par l'odeur de l'arrondi qui nous encercle. Ce n'est pas un effet de boucle qui est voulu ni un quelconque abracadabra tractato-philosophique, mais un simple jeu de directions qui fait vaciller les repères. « Les Yeux secs » est une rupture évidente avec un cinéma standard, très marocain dans ses efforts et ses effets. Avec une grande économie technique, la narration laisse déployer une forte complexité du propos qui va au-delà de son premier degré, reluquant la nudité d'un homme aux prises avec son être et son identité fissurée.

Ce film est une réflexion sans cesse renouvelée sur l'existence prise au sein d'un plan qui, lui-même, livre d'autres registres sur son propre déroulement comme dans la vie tout court.
Après l'immense succès cannois, Narjiss Nejjar offre au monde du cinéma qui sera à Marrakech l'une des plus belles histoires de femmes, racontée par une femme dans un style épuré, noble où les mots et les images se complètent et laissent une place de choix au non-dit, au suggéré, à la subtilité, à la finesse... à l'art.

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