Andalousies Atlantiques

Le Festival des Andalousies Atlantiques, à Essaouira, a inscrit sa troisième édition sous le signe du métissage, état d'esprit qui est à la base de cette manifestation. Le Brésil, pays profondément métissé, était l'invité d'honneur. « Des patrimoines partagés et des cultures métisses » fut le thème du colloque cette année. L'hommage au compositeur Salim Halali, fruit heureux d'un métissage turc et judéo-berbère, fut le coeur vibrant de l'édition 2005.

Autant prévenir celui qui avoue n'avoir pas de penchant pour la musique arabo-andalouse, il se laissera conquérir par la musique de Salim Halali. Peut-être chante-t-il même ses chansons « Aili habibi diali fin houa », « Dour biha ya chibani » et d'autres, reprises par des générations d'interprètes de Lili Boniche jusqu'à Manu Tchao, en en ignorant la paternité. Le concert d'ouverture du Festival de Chabab Al-Andalous, avec Ahmed Piro, Bahâa Ronda et Abdesslam Sefiani, avec le portrait du compositeur projeté sur écran, créa parmi l'assistance une joyeuse communion quand les airs les plus connus furent entamés. Tout Marocain pouvait fredonner les paroles à son aise et battre la mesure avec les mains. Les musiques de Salim Halali, chaque Marocain les a faites siennes, à tel point qu'elles semblent depuis toujours appartenir à notre patrimoine musical. Elles dépassent pourtant bien nos frontières. Elles sont nées d'un artiste, de père d'origine turque et de mère judéo-berbère, qui vit le jour à Annaba, en 1920, pas loin de la frontière algéro-tunisienne. Salim Halali vécut en France, au Maroc, puis à nouveau en France, où il mourut début juillet 2005, dans l'anonymat le plus complet. Destin touchant qui nous questionne. Comment celui qui connut le succès et la gloire, celui dont les chansons sont interprétées dans toutes les fêtes, celui qui est nôtre, qu'on a fait nôtre, peut-il mourir seul et déchu dans un hospice de Vallauris, dans la région de Nice? Destin poignant de l'exil. Destin du migrant entre La flamboyante danseuse deux, trois pays, s'exposant à l'oubli.

Commencer cette édition par le concert d'un compositeur qui symbolise brillamment l'éclectisme, le cosmopolitisme et l'humanisme, dans son art et dans sa vie, ouvrait judicieusement la rencontre thématique qui devait réunir dès le lendemain matin différentes personnalités autour d'une réflexion sur le métissage des cultures. Salim Halili, comme nous l'a rappelé dans son intervention le journaliste et connaisseur Mohamed Ameskane, composait une musique où se laissaient entendre des influences multiples, celles qui l'ont nourri enfant, adolescent et à l'âge adulte. « Flamenco et nostalgie andalouse, chanson marocaine (l'excellente reprise de Aâlach ya ghzali, de Maâti Belkacem), algérienne et tunisienne, Adwar et classique à la mode égyptienne fin XIXe siècle et xxe siècle, Mawawil Halabia, chants turcs et variétés françaises! Les paroles et les musiques de Salim Halali reflètent à merveille sa personnalité, ô combien composite. Son répertoire, d'une époustouflante richesse, fait de lui le pionnier des chanteurs de la world, de la fièvre Latina et autres modes orientalisantes », déclare Mohamed Ameskane. De ce creuset foisonnant naît un style, son style. De l'écoute, du partage, de l'échange, de l'intériorisation d'éléments, d'autres cultures naissent, d'autres formes, d'autres sons, d'autres idées.

« Le métissage culturel, c'est la vie. C'est le salut », affirme l'écrivain et académicien Maurice Druon, qui n'oublie pas de mentionner ses origines métissées, Brésil, Oural, Languedoc et Flandres. « Je suis l'enfant des quatre points cardinaux ». L'auteur fonde son espoir en une « civilisation universelle, fondée sur le métissage intellectuel et culturel, comme le souhaitait Senghor ». Mais deux dangers pèsent sur nos civilisations, « La mondialisation d'une seule culture qui conduit à l'uniformité, à l'entropie, à la mort de toute créativité et les intégrismes réducteurs de cultures isolées ». L'écrivain et journaliste Jean Daniel, rappelant d'abord que Jacques Berque disait que « tout n'était pas rose en Andalousie, mais qu'il restait assez de choses pour une envie d'Andalousie », conseille de ne pas se bloquer sur certains moments de la mémoire et que si l'on veut bâtir un futur métissé, il faut pouvoir aller au-delà de certains événements douloureux. Et surtout, il faut « se méfier du monde comme représentation et imaginer le monde comme volonté ». C'est la volonté qui permet le dépassement, qui permet de construire, de choisir, de tirer du texte sacré « la citation bénéfique plutôt que meurtrière ». La volonté encore, pour défaire les préjugés qui enferment dans le carcan national et entravent la rencontre.

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