Dans la région d'Essaouira, en pays berbère, les Regraga sont des tribus dont la mémoire a encore de nombreux secrets à livrer. Abdelkader Mana s'est livré à une introspection de la vie de ces hommes et de ces femmes hors du commun.
Dès la parution de son dernier livre « D'un marabout, l'autre », Georges Lapassade s'empressa de le dédicacer à Sa Majesté Mohamed VI, d'autant plus que le fondateur même d'Essaouira portait beaucoup d'affection aux Regraga comme le signalait déjà « A1 Istiqsa » : au mois d'avril 1784, Sidi Mohamed Ben Abdellah vint à Essaouira spécialement pour rencontrer les Regraga, à la période du Daour. À présent à la retraite, Georges Lapassade est malade et ne peut plus se rendre à Essaouira, qu'il aime tant. Alors ses amis des deux rives de la Méditerranée ont voulu rendre hommage à ses trente années de recherches à Essaouira en publiant deux ouvrages: « Regards sur Essaouira » et « D'un marabout, l'autre ». Hommage auquel Sa Majesté Mohamed VI s'est associée personnellement en félicitant le professeur émérite pour le « regard appréciable qu'il porte sur la confrérie des Regraga ». Le message Royal ajoute : « l'ouvrage dépasse le cadre d'un simple journal de route pour s'inscrire dans une analyse profonde du fait social et religieux de la région d'Essaouira. »
Ma première rencontre avec Georges Lapassade date du début des années quatre-vingt. Dans le sillage du colloque de musicologie du premier festival « La musique d'abord », il menait alors une enquête sur la chanson d'Essaouira, en particulier sur le poète Mohamed Ben Sghir, auteur de qasïd de Malhun. Il m'a embarqué dans une recherche dans laquelle je me débats encore aujourd'hui! Immédiatement après la réunion sur le Malhun souiri, il me demande d'aller enquêter auprès des poissonniers sur les chants des marins, puis d'aller interroger une vieille chikhate du Mellah, pour préciser l'apport de la plaine côtière Chiadma à la culture de la ville. Puis nous voilà partis tous deux par autocar au pays Haha - où j'avais mené quelques années auparavant une enquête de sociologie rurale sur la fraction de tribu berbère tlit, une enquête de type structuraliste puisqu'il s'agissait de savoir si cette communauté était en dissolution. Mais notre but n'est plus la sociologie rurale traditionnelle, nous sommes maintenant en quête de la parole poétique. « Je suis étonné qu'on puisse accorder plus d'intérêt à quelques tessons de tagines considérés comme des vestiges phéniciens de l'île de Mogador qu'aux chants des moissonneurs! » disait Georges.
Je découvre alors la méthode de l'observation participante, que je retrouverai quelques années plus tard en décrivant le Daour des Regraga dans un journal de route.
En effet, « le journal de route » est la forme la plus appropriée pour décrire le pèlerinage circulaire des Regraga. C'est une démarche déambulatoire qui relie les jalons à chacun des horizons pour unifier symboliquement l'espace parcouru. Le mardi 11 avril 1984, à l'étape des Oulad Aïssa, je note : « Les villageois déposent un van contenant un tagine, trois galettes et un service à thé destiné à la maison des hommes. Un vieux à la barbiche d'HoChiMinh insinue sur un ton mêlé de plaisanterie et de reproche : « vous autres, gens des villes, vous êtes injustes, vous dites « donnez-nous nos haricots », sans connaître le travail que cela nécessite. » Brik, qui nous sert le thé et semble fier d'avoir un membre de sa famille en ville, me dit : « Chez nous, les Regraga sont le Tmarsit du bled. Qu'est-ce que le Tmarsit? lui demandé-je. Enfile des figues sauvages aux branches du figuier stérile, les insectes qui en sortiront le rendront fécond. Sans ce Tmarsit, les figues tomberaient avant d'être mûres. Là où les Regraga passent, c'est la fécondité. Là où ils ne passent pas, c'est la stérilité ».
Je m'amusais beaucoup à écrire ce livre sur les Regraga dont les passages relatifs à la théorie du « Tmarsit » (la caprification magique) provoquèrent tant de gloussements jubilatoires chez Georges. Il se mit alors à voir du « tmarsit » partout, y compris dans les échanges académiques et universitaires. Pour lui, le fait de truffer la langue française de termes vernaculaires n'était ni un défaut, ni une entorse à la grammaire, mais un « tmarsit », une fécondation! Bien des années plus tard, quelle ne fut pas ma surprise de voir sur la route l'indication « le printemps des Regraga » pour désigner la limite nord du pays Chiadma.
