Par d'autres voies, le hasard des rencontres me conduisit à Dar Bennis, située également dans le quartier de Batha. Dans un immense patio riad à ciel ouvert, coulait une rivière, phénomène rarissime dans cette ville privée de son eau depuis de nombreuses années. Tout autour du patio s'ordonnaient de longues et hautes pièces aux murs en zelliges et aux plafonds sculptés. Celui du grand salon était d'une beauté exceptionnelle et de par sa forme, il portait le nom de « plafond tortue ». Construit au début du siècle par le grand-père, ancien ministre sous Mohamed V, le riad s'étendait alors jusqu'à la campagne proche, et, du balcon au style colonial on ne voyait que les collines qui entourent la ville de Fez. Abdou Bennis, après une longue absence, était revenu s'installer dans sa maison d'enfance et avait épousé une des demoiselles Mokri. Chaque jour, il rendait visite à sa belle-famille avec ses petites filles Zineb et Yasmine. C'est en l'accompagnant que je découvris un jour l'extravagant palais Mokri. En fait, il y en avait plusieurs, chaque génération ayant construit le sien. Le plus ancien avait été vendu par lots et était partagé par une cinquantaine de familles. Un autre avait été réhabilité et transformé en école d'artisanat. Le plus récent appartient toujours à la famille Mokri. Mon ami, Abdallah Mokri, que je visitais souvent, me raconta l'histoire du palais. Il avait été construit vers 1900 par son grand-père, Si Taieb El Mokri, fils du grand Vizir. Son portrait trône encore au dessus d'un lit d'époque dans une chambre somptueuse toujours intacte. Il avait fait appel à un architecte de Venise, Giuseppe Giacomo. Contrairement à l'architecture hispano-mauresque, qui forme une cour carrée avec un riad, le palais Mokri possède un grand patio rectangulaire en marbre entouré de dix-huit colonnes à l'italienne. On avait fait appel aux meilleurs maâlems (maîtres) artisans et les zelliges sont effectivement les plus beaux que j'ai vus à Fez. Les plafonds de bois viennent de Meknès, les plâtres ciselés de Marrakech, les rampes et balustrades en bronze sont anglaises et les vitraux en cristal sont de Murano.
Si Taieb était un personnage hors du commun. Amoureux des arts, il se passionnait pour la photographie. Ii reste encore quelques magnifiques daguerréotypes représentant les quelques soixante femmes et concubines qu'il aimait à photographier dans le patio, et avec lesquelles il avait également formé un orchestre de musique andalouse. Il pratiquait l'astrologie et voyageait à travers le monde. Lorsqu'il était au Palais, il organisait des fêtes somptueuses où étaient invitées des personnalités de renommée internationale. 11 possédait de très belles voilures et on raconte même qu'il bénéficia de l'électricité avant le Roi.
Les Mokri étaient d'une famille illustre de Tlemcen et avaient noué des relations étroites avec les Sultans du Maroc depuis la dynastie des Merinides en 1269. Dans cette lignée d'Oulémas (savants), retenons le grand Haj Mohamed, dont le fils Haj Abdeslam était ministre de la Construction sous Moulay Hassan (18731894), et dont le petit-fils, Haj Mohamed El Mokri, Grand Vizir, décéda à l'âge de 112 ans. Délégué du Maroc à la Conférence de Madrid en 1908, il a bien connu Bismarck et la Reine Éugénie.
Sous le règne de Mohamed V, la famille El Mokri eut des alliances avec la famille royale. Une des filles du Grand Vizir épousa, en premières noces, le sultan Moulay Hafid, dont elle eut un fils, le Prince Moulay Slimane Hafidi et, en secondes noces, le Sultan Moulay Youssef, père de feu Sa Majesté le roi Mohamed V.
Après l'indépendance, sans raison apparente, la famille El Mokri est délestée de ses biens. Certains membres de la famille sont même emprisonnés pour collaboration avec les Français.
A la mort de Si Taieb, les fils abandonnent le Palais. Actuellement, ses petits fils tentent difficilement de l'entretenir et bien qu'il ait été classé monument historique par l'Unesco en 1980, les héritiers ne reçoivent aucune subvention, que ce soit de l'Etat ou de la ville de Fez. Alors le palais Mokri subit les premiers assauts du temps et aucun projet, de réhabilitation n'ayant encore abouti, la famille continue à l'utiliser comme résidence secondaire.
Le Palais Mokri n'est pas un cas isolé. La plupart des vieilles familles qui ont quitté la médina pour vivre en Ville Nouvelle où à Casablanca, laissent leurs demeures à l'abandon faute de moyens suffisants pour les entretenir. Souvent, elles sont dans l'incapacité de les vendre de part la complexité que créent les héritiers. C'est le cas, par exemple, du Palais Glaoui, résidence Fassie du Glaoui de Marrakech. Un des héritiers, Abdelhaq Claouï, habite lui aussi en Ville Nouvelle. Chaque jour, il se rend au Palais où il a aménagé son salon préféré. Devant l'ampleur des travaux que demanderait la restauration d'un tel édifice, il affiche un fatalisme tranquille et goûte aux plaisirs nostalgiques d'une époque fastueuse mais révolue.
Reste alors la poésie de ces vieilles familles soufflant sur les cendres encore chaudes d'un passé qui s'éteint. Mais pour combien de temps encore ?