La vie de Léon l'Africain « Fès dans la cosmographie »

Hassan al Wazzan l'Andalou, éduqué à Fès, vécut une extraordinaire épopée. Après sa capture, lors d'un de ses périples, le pape Léon X le prit sous sa protection et le convertit au christianisme. Dès lors, il devint Léon l'Africain. Sa « Description de l'Afrique » est un ouvrage majeur qui servit de référence des siècles durant. Un beau livre en hommage à Fès et à Léon l'Africain.

La parole de Léon l'Africain résonne aujourd'hui encore. L'éditrice Ileana Marchesani, des éditions Senso Unico, vient de lui consacrer, avec le soutien de la B.M.C.I, un bel ouvrage, richement illustré. « On a déjà beaucoup écrit sur Léon et son oeuvre, notre livre n'est qu'un hommage supplémentaire à ce grand homme et, avec lui, à tous ceux qui ont su entreprendre le plus hardi et le plus difficile des voyages, celui qui mène au-delà des frontières tracées par la langue, par la religion, par les préjugés ». Elle ajoute: « Notre livre est également un hommage à Fès, gran cita, que Léon aima profondément ». Des textes érudits permettent de suivre la vie et les voyages de Léon, tandis que sa « Description de Fez » est éditée en intégralité. La magnifique iconographie qui a demandé des années de recherches dans les plus grands musées du monde, ainsi qu'une promenade contemporaine dans Fès à travers l'oeil du photographe Franco d'Alessandro, permettent de suivre Léon tout au long de ses pérégrinations.

Hassan ben Mohamed « alWazzân », fils du « peseur, celui qui pèse » vient au monde en 1488 en Andalousie, à Gharnata, Grenade, alors en proie à des luttes fratricides. Les épidémies sévissent, la famine règne. Les Rois catholiques, sous l'égide d'Isabelle de Castille et de Ferdinand d'Aragon, achèvent en 1492 la reconquête de l'Andalousie.

Juifs et Musulmans sont contraints à la conversion ou à l'exil. Beaucoup fuient vers le Maroc. En 1493, Boabdil, dernier souverain musulman de Grenade, se réfugie à Fès avec sa suite d'un millier de personnes. Vers 1496, la famille alWazzân émigre à son tour. Dans son ouvrage magistral intitulé « Description de l'Afrique », il écrit: « (...) Si l'on décrie les Africains, je dirai que je suis né à Grenade et non en Afrique. Et si c'est mon pays natal que j'entends critiquer, j'alléguerai en ma faveur que j'ai été élevé en Afrique et non à Grenade ».

Hassan al-Wazzân est âgé à peine d'une dizaine d'années lorsqu'il découvre Safi puis Fès, où il fait ses études avant d'entrer au service des sultans mérinides du Maroc. Il note, à propos de Khemis Marghara, non loin de Fès: « Depuis qu'une partie de la population de Grenade est passée au Maroc, la ville a commencé, à être repeuplée et l'on a planté beaucoup de mûriers blancs parce que les Grenadins sont de grands marchands de soie ». Car les nouveaux immigrants n'ont de cesse que de reconstruire le paradis perdu. Avec eux, ils apportent leur culture et leur savoir-vivre. Fès deviendra ainsi une cité opulente.

Il étudie, notamment la théologie, dans l'une des célèbres médersas de Fès, mais sa véritable formation, il l'acquiert lors de ses nombreux voyages. Dès 1506, il accompagne son oncle, qui le forme au commerce, en Orient. Chargé de mission par les sultans, le jeune Hassan ne cesse de prendre des notes. II se rend dans tout le Maroc, jusqu'aux confins du Sahara et à Tombouctou. En 1515, Hassan quitte le Maroc pour la Turquie. Sur sa route, il s'arrête un moment en Algérie puis en Tunisie. En 1517, il est au Caire, puis il remonte le Nil jusqu'à Assouan. Il accomplit son second pèlerinage à La Mecque. En juin 1518, il arrive enfin à Constantinople...

Il décrit tout, la géographie, les moeurs, la vie quotidienne. Rien n'échappe à son regard curieux.

En 1518, il se décide à retourner au Maroc et s'embarque sur un navire à destination de Tunis. Au large de la Crète, la galère du corsaire espagnol Pedro de Bobadilla arraisonne le bateau. Captif, Hassan étonne par les livres qu'il possède dans ses bagages. Lorsqu'on apprend qu'il a pris de nombreuses notes sur ses voyages et s'apprête à en rédiger le récit, on le conduit de Naples à Rome: cet homme intéressera sûrement le pape Léon X, féru de culture. S'il est ébloui par la basilique Saint-Pierre et par les oeuvres de Michel-Ange, de Raphaël et de tant d'autres artistes, Hassan est surpris par le grand intérêt que lui-même suscite... Oui, il accepte de traduire ses notes et de faire le récit de ses voyages, pour peu qu'on lui permette d'apprendre le latin, et qu'on lui laisse l'accès aux bibliothèques. Le 6 janvier 1520, pour mieux assurer sa protection, Hassan se convertit à la foi chrétienne et prend les noms du pape: Joannis Leo, soit Jean Léon de Medici. Il est baptisé à SaintPierre de Rome.

Sa connaissance de l'espagnol, sa langue maternelle, lui permet de maîtriser rapidement le latin et l'italien. Mais il a bien conscience que tous les renseignements qu'il peut donner risquent d'aider la Papauté à lancer une nouvelle croisade contre le monde musulman. Aussi ne se presse-t-il pas de divulguer ses informations. Il enseigne l'arabe à des ecclésiastiques et achève en 1521 la traduction en arabe des « Epitres de Saint Paul ». Il se lie d'amitié avec des Chrétiens et des Juifs, notamment le médecin d'origine andalouse Jacob ben Samuel Mantino qui a dédicacé au pape sa traduction d'un ouvrage d'Averroès. En 1521, Léon X s'éteint. Son successeur, ancien Inquisiteur, n'a pas la même ouverture d'esprit. Léon décide donc de partir avec Mantino pour Bologne, dont l'université, indépendante de fEglise, est l'une des plus anciennes d'Europe. Léon continue à enseigner l'arabe tout en écrivant et traduisant ses propres manuscrits, dont la célèbre « Cosmographia geographica de Affrica ».

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En 1523, Jules de Médicis devient pape et prend le nom de Clément VII. Cousin de Léon X, il fait revenir à la cour les érudits. De retour à Rome, Léon achève alors pour lui, en 1526, en italien, sa « Description de l'Afrique », un ouvrage monumental, en neuf volumes qui sera, de la Renaissance jusqu'au xlx° siècle, la source majeure de la connaissance de l'islam à travers l'Europe. Aujourd'hui encore, il n'a pas perdu de sa valeur géographique ou historique, tant les informations qu'il contient sont variées et dignes de foi. Ainsi, le livre vit explore la Terra Nigra, les régions du sud du Sahara, alors inconnues. Le livre viii décrit l'Égypte, tandis que le dernier livre est un traité d'histoire et de géographie qui mentionne animaux et plantes de tous les lieux visités par Léon l'Africain, une véritable encyclopédie! Beaucoup d'autres textes sont attribués à Léon, qui s'intéressait à tous les sujets de connaissance de son époque. Ses recherches s'étendaient en effet au monde musulman et chrétien et également à la culture hébraïque, comme en témoigne son lexique des termes médicaux, qu'il dédia à son ami Jacob Mantino.

La première édition de la « Cosmographia » aura lieu en l'an 1550, par l'éditeur vénitien Jean-Baptiste Ramusio, qui la fit connaître. Malgré les ajouts et amputations que Ramusio fit subir au texte original, c'est grâce à cette édition que l'oeuvre de Léon l'Africain franchira les siècles et parviendra jusqu'à nous. Dans la « Description de l'Afrique », les pages consacrées à Fès par Léon sont nombreuses. Nul doute qu'il ait été ébloui par cette ville du savoir et de la connaissance, chère à son coeur. Il écrit: « Il existe dans Fez onze collèges d'étudiants, très bien construits, avec de nombreux ornements de mosaïque et de bois sculpté. Certains sont pavés de marbre, d'autres de majolique... L'un d'eux est réellement admirable de dimensions et de beauté. C'est celui qu'a fait bâtir le roi Abou Henon. On y voit une splendide fontaine de marbre... Il y a trois galeries couvertes d'une incroyable beauté, autour desquelles des colonnes octogonales sont liées aux murs... Entre chaque colonne, les arcs sont revêtus de mosaïque, d'or fin et d'azur... ». Léon s'attache à décrire également les maisons, les commerces...

Mais Léon ne décrit pas que l'architecture, il livre un tableau réaliste des moeurs, tant des marchands que des ulémas, il dresse un portrait vivant de la vie de la ville, jusque dans les hospices et les caravansérails: « Il y a dans Fès deux cents hôtelleries vraiment très bien construites ». Toutes les corporations sont citées et dépeintes dans les moindres détails: artisans, portefaix, cultivateurs... Le ton est enjoué, alerte, c'est à une véritable visite que nous convie Léon. Ainsi, le marché aux fils de lin: « On va parfois voir ce marché pour s'amuser et c'est à grand peine qu'on peut en sortir à cause de la multitude de femmes qui s'y trouvent. Celles-ci se disputent souvent, des paroles, elles en viennent aux coups et profèrent les pires injures du monde, si bien qu'elles font rire les assistants ». Certaines scènes du XVIe siècle n'ont rien perdu de leur actualité! Le lecteur d'aujourd'hui trouvera un grand plaisir à lire Léon, et apprendra de plus une foule d'anecdotes savoureuses, tant sur les coutumes observées lors des mariages, que sur l'alimentation, les lois, les fêtes, la superstition, ainsi que sur la « façon de vivre à la cour du roi de Fez ». En 1527, les troupes de l'Empereur Charles Quint assiègent Rome, se livrent au pillage et au massacre, tandis que la peste sévit. On perd alors la trace de Léon. Certaines chroniques supposent que Jean Léon l'Africain semble être retourné à Tunis et être revenu à la foi musulmane, mais on ne possède presque aucun renseignement sur la dernière période de sa vie. II serait mort vers 1555. Son oeuvre, exceptionnelle, reste éternelle et fascine autant les lecteurs d'hier que ceux d'aujourd'hui.