Mais évoquer Fès et le soufisme sans s'attarder sur quelques-unes de ses figures emblématiques serait impardonnable. Sans prétendre à l'exhaustivité, on ne peut parler de Fès et du soufisme, sans faire référence au plus grand des maîtres de la voie, le shaykh al Akbar Muyyiddine Ibn'Arabi al Hatimi al Andalusi. Comme son patronyme l'indique, ce natif d'Andalousie (Murcie) a séjourné à Fès à trois reprises (1195, 1197-98 et 1201) avant de répondre à l'appel du Machreq, sans avoir au préalable, fait ses adieux à sa terre natale.
C'est à Fès, que le grand maître fera l'expérience d'événements visionnaires décisifs. Illuminations intérieures, dévoilements successifs, accès à la « Demeure de la Lumière » où il est instruit de la différence entre corps sensibles et corps subtils, extinction (fanâ)... Il est avéré que le soufi andalou reçoit également l'investiture (khirqâ) de plusieurs maîtres fassis dont l'imâm d'Al Azhar, Muhamad Qasim al Tamimi et qu'il rencontra le pôle de son époque, Ashall al Qaba'ili... Mais c'est à Fès qû Ibn'Arabî effectue en 1198 le plus extraordinaire de ses voyages : la sublime Ascension, le Voyage Nocturne, jusqu'à la Présence divine, à savoir l'exploration de son être propre durant laquelle il est confirmé en mode symbolique dans sa fonction et sa vocation de sceau muhammadien. Mais si Ibn'Arabi doit beaucoup à Fès, celle-ci (et l'aire musulmane dans son ensemble d'ailleurs) lui est redevable et les grands maîtres qui se succéderont dans la cité et qui formeront de nombreux disciples qui s'égrèneront vers de lointains horizons, ne pourront faire l'économie des doctrines akbariennes, même si certains fondent leur propre voie (Tariqâ).

Dans cet esprit, la ville de Fès peut s'enorgueillir d'avoir présidé à la naissance de deux ordres confrériques qui essaimeront jusqu'au Machreq et en Afrique Subsaharienne. C'est ainsi que Moulay al Arabî al Darqawi (mort en 1823) et Sidi Ahmed Tijâni (mort en 1814) sont encore visités par de nombreux disciples. Si le premier a longuement résidé à Fès, il n'hésite pas à s'exiler au Nord-Est de Fès dans la tribu des Benî Zarwal pour transmettre son enseignement, le second, natif de l'oasis de Aïn Mâdi dans le Sahara Oriental, après maintes pérégrinations, s'installe à Fès, où ses cours dispensés à la Qarawiyyine et dans la mosquée « Ed Diwân », ainsi que sa vie exemplaire, impressionnent les Fassis et lui attirent les bonnes grâces du Sultan Moulay Slimane (qui intégrera la Tariqâ), lequel met à sa disposition Dar al Mrâya, que le Shaykh transforme en zaouia.
Comme on a pu le constater, Fès est empreinte d'un halo de sainteté, laquelle participe de ses origines. L'acte fondateur de la ville lie le temporel et le spirituel. Au cours des âges, les habitants comme les gens de passage, illustres ou anonymes, ont porté un témoignage constant à ces Amis de Dieu (Walis). Discret, voire même secret, leur enseignement a su toutefois se répandre dans toutes les sphères de la société fassie et même au-delà.
Au seuil du troisième millénaire, lorsque l'on déambule dans les ruelles de la médina de Fès, on peut constater de visu que les fripiers et les gargotes côtoient des monuments décrépis, des bâtisses qui menacent de s'écrouler et une population paupérisée. Bref, des formes dénuées de vie, de sens. Alors, relater le glorieux passé de la ville peut tenir de l'image d'Epinal. Mais si à notre époque de déréliction, l'agression du monde moderne et matérialiste est une évidence, la douceur de l'éternelle sagesse n'en demeure pas moins vive; elle s'occulte davantage, comme pour mieux se préserver.