Sous la melhafa, la femme
Pour toute personne étrangère à la ville, la première chose que son regard captera dans la ville de Laâyoune, ce sont ces voiles colorés dans les rues. Dans la démarche lente et hautaine, sans condescendance, mais avec assurance, de la femme enveloppée dans sa melhefa, il y a plusieurs signes: le rapport au temps, la place de la femme dans la famille (avant, dans la tribu) et l'importance de la séduction dans la culture sahraouie. Plusieurs jours de suite, nous avons eu la chance d'être conviés à boire le thé dans la luxueuse maison aux murs ouvragés de stuc de Moutawakil Zahra en compagnie de ses amies, El Joumani Rakia, Mansour Oumlakerout, Bellal el Ghalia, Boumhir Gumaïmina et Zoubeir Hajbouha. Gaies, avenantes, hospitalières. Elles sont membres de l'Association des Femmes Entrepreneurs. Aider les femmes à créer des associations, mettre des projets en place comme celui de Tarfaya, un complexe touristique et artisanal, faire de la formation en langues et marketing. « On aide la personne à développer son projet, à chercher des fournisseurs, des clients. Une fois le projet lancé, on en soutient un autre », explique Rakia qui vient de finir ses études, anglais et marketing, à Rabat et qui est revenue à Laâyoune où elle travaille depuis peu.
« Nous avons aussi pour projet de créer un club pour les femmes où l'on puisse faire du sport ou prendre un café » poursuit-elle. Hajbouha, la Présidente de l'association, revient d'un congrès qui s'est déroulé à Las Palmas et où se sont retrouvées des femmes entrepreneurs du Brésil, du Pérou, du Sénégal, d'Espagne. Elle évoque les difficultés de financement pour la réalisation de leurs projets et un manque de soutien des grands sponsors du Nord: « Nous n'avons pratiquement que des aides locales et nos propres ressources ». Ces femmes sahraouies partagent non seulement le fait d'appartenir à une même association, elle partagent aussi le plaisir de porter la melhafa. Mais elles ne sont pas les seules. Speakerines à la radio, à la télévision, dirigeantes de coopératives artisanales, commerçantes, elles mettent toutes la melhafa. Pièce d'étoffe de plusieurs mètres, elle est coupée en deux et cousue dans le sens de la longueur donnant une largeur d'un mètre quarante à deux mètres. La femme sahraouie passe un coin de l'étoffe sur l'épaule gauche pour se couvrir le dos et la poitrine, attache les coins à la bande d'étoffe et continue en la roulant autour d'elle. Aux pieds, elle porte, à la place des babouches d'antan, des sandales. La melhafa a longtemps été fabriquée dans un même tissu qu'on appelle ici « nila ». « Il y avait même une tenue avant cela qu'on appelait « ngassa » qui était noire et qu'on mettait avec une sorte de couverture autour de la taille. Puis il y a eu le « nila ». Aujourd'hui, il y a une multitude de tissus », explique Rakia, parfaite interlocutrice pour nous parler des traditions et des innovations. Aujourd'hui, la melhafa est découpée dans plusieurs matières avec un choix toujours plus grand de coloris et d'imprimés. Rakia les dénombre « il y a la melhafa en coton. Un coton pur qui vient du Japon. Puis les melhafas fabriquées avec toutes sortes de cotons dont certains très fins. Il existe aussi la melhafa dans un mélange coton et lycra. Puis enfin la plus chère, en soie, qu'on réserve pour les mariages, les grandes fêtes. On trouve la soie signée Yves Saint-Laurent, Versace... mais il y a une autre melhafa très prisée et chère, peinte à la main avec des motifs magnifiques. Elle vient de Mauritanie. Chaque pièce est unique. C'est un travail artistique ». La femme sahraouie peut changer deux ou trois fois par jour sa melhafa, « selon l'humeur et l'envie », dira Rakia en souriant. Ce long voile enveloppant avec lequel les femmes jouent, couvrant plus ou moins leur visage et qui flotte parfois dans le vent marquant subtilement leurs formes arrondies n'est délaissé par elles que quand elles voyagent. « On l'enlève par discrétion quand, parfois, on ne souhaite pas se faire remarquer lors d'un voyage. Mais il y a des femmes qui ne l'ôtent jamais ». Pour ces femmes, la melhafa est non seulement un confort, mais un respect vis-à-vis de la tradition qui suscite celui des hommes. La melhafa de la mariée se doit d'être d'une étoffe riche, parée de bijoux et parfumée. « La melhafa de la mariée a un parfum spécial. Il est très concentré et fait d'un mélange d'odeurs très fortes. Il faut que le parfum soit si fort que tout s'en imprègne, le tissu du matelas sur lequel elle est assise, le tapis... ».
Fort comme l'amour, le thé
« Le premier, amer comme la vie, le second fort comme l'amour, le troisième suave comme la mort », a-t-on pu lire ou entendre sur le rituel du thé des gens du désert. Poème sahraoui ou poème d'un voyageur du désert, nul ne semble se rappeler ces vers qu'on retrouve au hasard d'un écrit. Les mots décrivent fort bien les trois verres rituels du thé vert, amer, fort et suave avec peut-être des nuances dans l'amertume. Le goût du sucré en atténue les effets. Le thé, autre signe d'un rapport au temps. On ne court pas quand on porte une melhafa. On n'avale pas le thé. On le déguste. Et avant la dégustation, on le prépare. Et tout est là. Dans ce temps qu'on prend au temps pour préparer le délicieux breuvage. Le thé est la plus puissante survivance de la vie nomade, pas de tente qui n'ait son mobilier à thé, verres, bouilloire... Denrée contre la soif, médicament contre la fatigue, l'assemblée des hommes se retrouvait autour du thé pour parlementer, prenaient des décisions importantes autour du thé, discutaient et écoutaient de la musique avec un verre de thé entre les doigts. Le thé rythmait les journées des femmes sous la tente. Elle réunit aujourd'hui les femmes dans les intérieurs. Quand Zahra nous a reçus la première fois, elle a offert d'abord un verre de lait. Autre tradition. Le lait a toujours eu une place importante. Avant, lait de chèvre ou de chamelle, aujourd'hui, lait de vache. On offre le lait à son hôte. C'est un autre signe d'hospitalité. Lorsque le lait venait à manquer, le thé était l'aliment principal. Chez Zahra, on ne manque de rien. Lait, café, limonade... Mais aucune boisson ne saurait remplacer le thé. Et c'est un véritable ballet de mains que Zahra exécute devant nous pour la préparation du thé. Dans sa melhafa noire et blanche, elle est assise en tailleur devant deux plateaux. La position des éléments nécessaires à la cérémonie du thé n'est pas fortuite. Même la position des verres ne saurait être changée. Tout doit être placé de façon à être bien vu de tout le monde. C'est un spectacle. Sur l'un des plateaux, le sucre, le thé, la menthe (cette dernière introduite il y a moins longtemps dans les usages et pas par tout le monde). Sur l'autre, les verres et la théière. Sur le « mejmar » avec les braises ardentes, l'eau commence à bouillir. Avant de poser la bouilloire, Zahra n'a pas manqué de mettre de l'encens. « Le thé, c'est l'âme de notre société. C'est le symbole de la générosité », commence par dire Rakia. Elle poursuit: « C'est d'abord le parfum d'une rencontre entre amies. Puis c'est ce qui va donner de l'énergie à une discussion. On ne peut faire le thé qu'habillée de la melhafa. On ne peut imaginer une femme en jean. Quel que soit l'âge. C'est souvent la plus jeune qui fait le thé. Même si on est invité chez des membres de la famille, si on se trouve être la plus jeune, on se propose de le faire ». Le thé est présent dans toutes les occasions, heureuses ou tristes, mariages et deuils. Tant que la cérémonie du thé n'a pas commencé, la discussion peine aussi à débuter. C'est à la préparatrice du thé que venait aussi le devoir d'animer la rencontre des femmes. Tout en lançant la discussion, sans goûter une seule fois, elle doit préparer le thé avec les bonnes mesures de thé et de sucre pour les trois verres.

