Sommes-nous tous sahariens?

Leur territoire de nomadisme s'étendait sur tout le Sahara. « La langue arable possédait, bien avant de se frotter au grec, des vocables significatifs pour suggérer ce qu'est le désert au premier regard: un immense vide et une lumière insoutenable. Aussi, la racine « Sahara » veut dire aussi bien « apparaître » et presque « émerger », faute de possibilité de se camoufler, que prendre la couleur de la poussière » qui est la couleur fauve des espaces sauvages. Mais ce serait une erreur de croire que ce désert n'était qu'un espace sillonné par des tribus nomades dans une sorte d'errance vagabonde à la recherche d'un point d'eau. Le Sahara est un haut lieu de l'histoire du Maroc. C'est par le Sahara, par les pistes et les oasis essentiellement de l'Est et du Sud-Est que le peuplement du Maroc s'est en partie accompli. Dès le VIIe siècle, il y eut installation de tribus arabes et berbères dans tout le sud marocain. Certaines d'entre elles s'éparpillèrent dans le Sahara et formèrent trois grands groupements nomades, les Tekna, les Reguibat et les Maures. « Tout ceci conduisit à un certain brassage et à une migration incessante des tribus sahariennes, arabes et berbères ». L'histoire des Sahraouis n'est pas cantonnée au seul désert. « De nombreux Sahraouis se sont ainsi sédentarisés dans les villes côtières et les Ksour du Maroc du Centre et du Nord. Des quartiers entiers de Fès, Meknès, Marrakech ou Taroudant abritent toujours des gens du Sahara, y compris des Touaregs. Les marabouts du Nord sont visités et vénérés par les Sahraouis et la moitié des saints et des héros enterrés dans lés marabouts du Maroc proviennent du Sahara », écrit Gaudio Attilio dans son livre « Les populations du Sahara Occidental ». Selon l'auteur, les exemples abondent pour démontrer l'interdépendance saharo-marocaine. Histoire des fondateurs de tribus comme celui des Izerguiyine de la confédération des Tekna, Sidi Ahmed Azergui, qui vécut au XVIIIe siècle sous le règne de Moulay Ismaïl. Les Ouled Tidrarine, grands nomades dont l'aire de parcours va de la Seguiet-el-Hamra au Trarza en Mauritanie, ont pour ancêtre Sidi Saïd Bou Chmabour, issu d'une tribu vivant dans les montagnes du Rif, au nord de Ouazzane. Son fils, Sidi Ahmed, s'est fixé au Sahara au cours du IVe siècle de l'Hégire. Citons encore les Ahel Mâ El Aïnin, issus du mouvement religieux lancé au XIXe siècle par le Berbère Mesoumi Mohammed Fadel Ould Mamin Ould Taleb Mokhtar. Le mouvement de Mâ el Aïnin fut aussi politique. Le sultan marocain Moulay Hassan fit de Mâ el Aïnin son représentant officiel. « Aux yeux de tous, Mâ el Aïnin était le calife du Sahara marocain ». L'auteur italien énumère d'autres points. Et il fait une remarque fondamentale: « On note enfin que les liens de sang par les mariages ou par les familles d'origine restées sur place sont tellement nombreux qu'ils font des Marocains un peuple autant saharien que méditerranéen ». C'est cette dimension-là qu'on éprouve à Laâyoune où coexistent les Marocains de tout le pays.

Le nomadisme, un mode d'être

Dans l'imaginaire romantique, le nomade est un homme libre qui ne connaît ni frontière ni contrainte. Le temps et l'espace lui appartiennent. Si l'image n'est pas entièrement fausse, elle n'est pas juste pour autant. « Les nomades ne sont pas des « gens du voyage » constamment en mouvement, mais des pasteurs-éleveurs (le mot nomade dérive d'un mot grec qui veut dire faire pâturer). Leur vraie vie se trouve moins dans la migration que dans le soin aux troupeaux de chèvres ou de dromadaires, en conséquence dans la recherche de pâturages au rythme de transhumances saisonnières, ou selon le bon plaisir des rares pluies », remarque Alain Laurent dans son livre « Désirs de Désert », Editions Autrement. Vivant au sein d'une tribu, celleci étant la formation sociale la mieux adaptée à l'existence dans le désert, le nomade, qui doit posséder deux grandes qualités, la solidarité et l'abnégation - la survie du groupe ne se fait qu'à cette condition -, est un être toujours en quête d'un lieu de vie plus clément. Vivre dans le désert exige la capacité de se mouvoir. Il faut aller d'un lieu à un autre, d'une oasis à une autre pour se nourrir, pour s'approvisionner. Dès qu'un groupe de nomades découvre un lieu plus clément, il n'hésite pas à se sédentariser, optant parfois pour une vie mi-nomade, mi-sédentaire. Toutefois, il serait juste de rappeler qu'au Sahara ont toujours vécu des sédentaires à part entière qui habitaient dans du dur ou semi-dur. « Logique de la vie dans le désert: les nomades n'ont jamais pu subsister sédentaires, établis dans des villages ou des lieux de culture [ ...J. Inversement, les sédentaires ne pouvaient se passer de l'approvisionnement assuré par les pasteurs et les caravaniers ». C'est sans doute ce dernier point qui a accéléré la sédentarisation d'une plus grande partie des nomades. Sans vouloir ignorer le rôle des frontières sur le nomadisme, le développement économique avec l'apparition du camion (puis de l'avion et du bateau) comme moyen de transport des marchandises et donc quasiment la fin du commerce caravanier, allait avoir un impact important sur les mouvements des nomades. Mais les Sahraouis n'en continuent pas moins de voyager. Car ils ne furent pas seulement des pasteurs éleveurs, ils furent aussi d'avisés commerçants. Les Sahraouis ne sont pas nostalgiques d'un mode de vie qui ne fait rêver plus que quelques écrivains de l'autre côté de l'Atlantique ou de la Méditerranée. Si les Sahraouis aujourd'hui envoient leurs enfants à l'école, si leurs femmes accouchent dans des maternités, s'ils préfèrent tous se soigner autrement qu'avec des herbes, s'ils montent des entreprises, « ils ne changent pas jusqu'à cesser en profondeur d'être eux-mêmes ». Ils s'adaptent aux évolutions et adaptent leurs traditions. Nous nous sommes attardés sur trois d'entre elles, 1a melhafa, le thé et l'artisanat, trois clefs pour pénétrer dans l'univers culturel et social des Sahraouis.

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