La légende de Tislit et Isli

Au temps où les tribus se battaient fréquemment entre elles, deux fractions des Aït Hdiddou, les Aït Yazza et Aït Brahim vivaient une histoire extraordinaire, version berbère de Roméo et Juliette. Une jeune fille d'une tente Aït Yazza aimait le fils d'une tente Aït Brahim. L'époque était à la paix. Le mariage fut donc décidé pour le printemps, lorsqu'un incident mineur vint raviver les anciennes haines et dresser les deux tribus l'une contre l'autre. Les deux jeunes amoureux qui ne voulaient en aucun cas renoncer à leur amour, plus fort que l'esprit de haine du clan, demandèrent à se marier quand même, ce qui leur fut refusé. Selon la légende, les deux jeunes gens décidèrent de mourir ensemble. Lorsque le soleil se coucha ce jour-là, ils se rendirent chacun à un des deux lacs, la jeune fille au petit lac (Tislit) et le garçon au grand lac (Tisli), situé sept kilomètres plus loin. Au moment où le soleil plongea derrière les collines, les deux lacs engloutirent les corps des jeunes amoureux, et on ne les revit jamais car les génies (djinn) des eaux ne voulurent pas les rendre. C'est pourquoi les lacs s'appellent Tislit (la fiancée) et Isli (le fiancé).
Une autre légende, non vérifiée, dit aussi que le niveau d'eau constant du lac est alimenté par les pleurs des deux jeunes gens!

Le Moussem des Fiançailles

En arrivant sur le plateau où a lieu chaque année le Moussem, on découvre des dizaines, voire des centaines de tentes dressées les unes auprès des autres, et où se meut une foule qui semble passer son temps à traverser d'un coté à l'autre. De grands rassemblements de moutons et de chèvres attendent, parquées dans des enclos provisoires. Aujourd'hui va se dérouler le fameux Moussem des Fiançailles, durant lequel des femmes veuves ou divorcées vont pouvoir choisir parmi des hommes descendus de leur montagne le compagnon qu'elles désirent. Ce fait est unique dans la tradition marocaine et ne se retrouve nulle part ailleurs dans le pays.
Les femmes qui cherchent à se marier ont pris la veille un bain dans une source naturelle, l'eau jaillissante étant, pour les montagnards, source de vie. Elle purifie et rend les femmes plus fécondes.
Après, c'est le rituel du maquillage qui peut durer plusieurs heures, entre les tatouages au henné, le Khôl, et

tous les nombreux onguents qui permettent de se parer de tous les moyens de séduction possibles pour attirer les hommes qu'elles vont tout à l'heure choisir.
Elles arborent de superbes costumes de laine noire et rayés de plusieurs couleurs, coiffées de « l'Aquilous », ce bonnet de laine pointu ornementé de paillettes et de brins de laine ou de soie, que seules les femmes mariées, veuves ou divorcées ont le droit de porter.
Une fois ainsi parées, elles se rendent au centre d'un grand cercle près de la tente des notables, et regardent les hommes présents, timides et rangés comme à la parade! Elles scrutent les uns et les autres avec un regard perçant, et les « fiancés » doivent se sentir un peu étonnés d'être l'objet d'un tel intérêt.

Lorsqu'elles ont fait leur choix et qu'elles reçoivent un regard encourageant en échange, elles prennent le temps de parler avec celui qu'elles ont déjà élu. C'est seulement lorsqu'elles sont complètement sûres
qu'elles vont se diriger, avec lui, vers le mausolée de Sidi Ahmed Mghenni afin d'obtenir sa protection et sa bénédiction.
L'homme s'adresse aux parents de la femme pour avoir leur accord de principe, et le mariage est enfin conclu. Ce sont ensuite les notables présents sous une tente qui vont alors établir l'acte officiel qui les unira.

Et la fête bat son plein, pendant que défilent ainsi de nombreux couples candidats au mariage et qui remonteront dans leur montagne dès la fin des réjouissances. Les mimes et les danseurs acrobatiques s'en donnent à cœur joie, et c'est ensuite le tour des « Ahidous », danses folkloriques paysannes très riches en sons graves et en voix aiguës, sans parler des costumes colorés des femmes en opposition à la djellaba blanche immaculée des hommes qui les accompagnent.

Les hommes et les femmes serrés les uns contre les autres forment un large cercle et se laissent emporter par le rythme lancinant des « bendirs » (tambours graves à la peau chauffée et tendue au feu).
Les poètes Imdiazene racontent eux aussi à un cercle de curieux fascinés les événements anciens, en les tournant souvent sous un ton satirique.

Dans chaque tente, à chaque coin de l'emplacement du Moussem, les théières fument, le couscous se prépare avec fébrilité pour nourrir la famille et les invités, faire honneur à la tente en un mot, selon la grande tradition du peuple marocain.
Le jour se lève à peine sur les montagnes entourant les hauts plateaux. Les enfants, encore à moitié endormis, sortent peu à peu des tentes et contem
plent un peu ébahis les premiers rayons de ce soleil au rouge incroyable qui semble éclairer les tentes, les gens et les bêtes d'une lumière surréaliste.

Le Moussem est fini : chacun charge son ballot sur les mulets ou sur les ânes qui attendent en frémissant un peu à cause du froid matinal qui annonce déjà l'hiver. Tous les hommes qui ont fêté ce Moussem vont rentrer dans leur maison rude sur le flanc des montagnes. Certains y retourneront, cette année, accompagnés de celle qui a jeté sur eux un regard complice et qui saura partager les tâches quotidiennes, travaillant dur pour bâtir une famille heureuse.

Et l'an prochain ramènera le nouveau Moussem, et les réjouissances reprendront une fois encore, perpétuant ainsi à travers les années, les traditions qui forment l'âme de la culture d'un peuple fier...

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