Ski sur le mont Toubkal :
Le Maroc est aussi un pays de montagnes! À 4165 mètres d'altitude, le mont Toubkal est même le point culminant de l'Afrique du Nord. Images de montée à skis lente et glaciale et passage de cols avec, au sommet, la chaleur berbère.
Tiré en sursaut de ses rêves par le bruit des fers des mules claquant sur les pavés des étroites ruelles de Tacheddirt, un chien regarde passer en silence notre étrange caravane. Les trois mules, chargées de skis, de chaussures de randonnée et de sacs de montagne, grimpent d'un pas sûr dans la nuit vers les premières pentes neigeuses du Tizi Likemt et de l'Iguenouane, au pied de l'imposante muraille de l'Aksoual. Perché à 2 400 mètres d'altitude en surplomb de la vallée perdue d'Imenane, Tacheddirt est le village berbère le plus haut de tout l'Atlas. Ses maisons en pisé rouge, couronnées de larges toits-terrasses, s'accrochent frileusement les unes aux autres, séparées en deux hameaux par un cimetière cerné par un mur blanc aux contours indécis. Nous montons d'un pas régulier au milieu de genévriers courts et trapus. Les premières lueurs de l'aube embrasent le haut de la vallée et le village s'éveille. Des feux rougeoient , dans les embrasures des portes et des échos sonores montent de la vallée. Les enfants et les femmes libèrent les moutons et les chèvres enfermés dans la cour pour la nuit. Juchés sur leurs mules chargées de grands paniers, des hommes en grandes « djellabas » pointues dévalent les sentiers vers le marché d'Imlil. Nous trouvons les premières neiges à 2 800 mètres. Les mules s'arrêtent là et nous chaussons les skis. Dire que les premières dunes du Sahara sont à peine à 100 kilomètres plus au sud!
Soumises en hiver aux influences océaniques et aux fronts polaires venus d'Europe, les hautes vallées de l'Atlas sont souvent isolées par la neige. Mais dans une montagne aussi méridionale que celle du Maroc, l'enneigement est très irrégulier d'une année sur l'autre. Et l'on skie surtout de janvier à mars dans les combes et ravins encaissés sculptés à l'époque glaciaire. Gelée par le froid de la nuit, la neige est dure et brillante comme de la glace. La combe orientée au nord est encore à l'ombre. Nous montons en zigzag à perdre haleine pour nous réchauffer. Les « peaux de phoque » collées sur les semelles des skis accrochent bien à la pente. En dévers, ou lorsque la neige est trop dure, il faut mettre les « couteaux », véritables crampons pour ski.
Les parois ruiniformes des sommets, déjà éclatantes de soleil, nous narguent de leur chaleur. En ski de randonnée, la montée se fait lente et contemplative. Plaisir de trouver un rythme et de le garder. Bonheur de faire sa trace en haute montagne en toute liberté. La pente tutoie désormais les 35 degrés, il faut mettre les crampons pour franchir le ressaut final menant au Tizi (col, en berbère) Likemt à 3 550 mètres. Du col, on domine toute la vallée de l'Imenane menant aux plaines de Marrakech. L'assif (cours d'eau, en berbère) Imenane serpente au pied de longs versants tigrés de strates rocheuses, d'éboulis et de pâturages.
Accrochés aux flancs des abrupts, les villages berbères de Tacheddirt, Ouanesekra, Tinerhouhine et Ikkis attirent l’œil sur leurs belles maisons en pisé ocre aux fenêtres rehaussées de chaux blanche.
À la jumelle, on peut voir les enfants courir sur les sentes derrière les chèvres et les femmes glaner des buissons dans les pentes grises. Ici, au coeur des rudes montagnes de l'Atlas, la conquête de l'eau est vitale. Les paysans entretiennent patiemment depuis des siècles - malgré les brûlures du soleil d'été et les neiges destructrices - des cultures en terrasses irriguées par un savant système de « seguias » (canaux d'irrigation en arabe) géré en communauté.
Le soleil se fait éblouissant sur la neige. Il est temps de descendre. Plaisir d'enchaîner les premiers virages. Euphorie de la glisse et premières chutes pour certains! Il nous faut à peine dix minutes pour « avaler » les 1000 mètres de dénivelé gravis en trois heures ce matin...
Autre vallée, autre sommet. Notre caravane remonte depuis Imlil vers le Toubkal, 4167 mètres, surnommé « Adrar n Dern » ou « montagne des montagnes » par les Berbères. Les Anglais furent les premiers Européens à explorer le massif du Toubkal en 1871. Ce furent ensuite des alpinistes français après la Première Guerre mondiale. Et c'est seulement en 1922 que le Djebel Toubkal a été reconnu comme la montagne la plus haute de l'Atlas et de toute l'Afrique du Nord.
L'histoire a retenu les noms du marquis de Segonzac, Vincent Berger et Hubert Dolbeau comme les premiers conquérants du sommet en 1923. Mais cela faisait déjà bien longtemps que les habitants des hautes vallées parcouraient ces cimes et en ornaient les crêtes de kelkours, cairns à signification religieuse. Dans la vallée d'Imlil, les noyers et les amandiers ne sont pas encore en fleurs, mais la nature s'ébroue déjà en cette fin d'hiver. Un papillon virevolte dans l'air vif.
Nous croisons deux femmes juchées sur des mules. Elles reviennent d'un pèlerinage au « marabout » de Sidi Chamharouch, une grotte située deux heures plus haut dans la montagne. D'après la tradition populaire, ce lieu serait bénéfique pour lutter contre les rhumatismes et la stérilité. Après le sanctuaire, le sentier attaque résolument la pente. Les genévriers tordus par le froid laissent place à de grands coussinets épineux et des touffes de graminées.
Les sommets environnants se découpent, implacables, dans un ciel minéral. Arrivent les premiers névés et les premières difficultés pour les mules. Autant elles ont le pied sûr dans la rocaille, autant elles glissent sur la neige.
Enfin, le refuge du Toubkal. Construit en 1938, à 3 200 mètres d'altitude, il a été complètement refait il y a quatre ans. Un thé fumant nous est offert d'office par le gardien du refuge Mohammed Ait El Kadi. « Les randonneurs viennent du monde entier pour gravir le Toubkal et notre famille, originaire de la vallée d'Imlil, les accueille ici depuis trois générations! », explique-t-il. Dehors, c'est la grande animation. Les cuisiniers et les muletiers apprennent à skier. Chacun prête son matériel, donne des conseils et c'est parti pour une folle descente...
Départ à la frontale le lendemain matin. 1000 mètres de dénivelé au programme. Les premières pentes raides et dures sont attaquées aux crampons. On chausse les skis avec les premiers rayons de soleil du matin pour remonter une succession de petites combes jusqu'à la base de l'arête sommitale. On laisse les skis sur l'épaule pour gagner à pied le sommet dans la rocaille.
Bien abritée dans une faille d'un rocher, une crucifère prend ses aises à plus de 4 000 mètres.
Le souffle est court et les chaussures de randonnée pesantes à cette altitude. Encore un effort et c'est le sommet.
4 167 mètres et une vue à couper ce qui reste de souffle.
Au nord, on distingue la tâche vert sombre de la palmeraie de Marrakech au milieu d'une vaste plaine aride. Au sud, l'anti-Atlas avec les hauts plateaux de granit et les pitons du Sirwa. À l'est et à l'ouest, la barrière de l'Atlas s'étend à perte de vue, avec, au loin, les-silhouettes massives du Tignousti du Rat et du Mgoun. Des chocards à bec jaune nous guettent du coin de l’œil. Une petite sieste au soleil et c'est reparti. Il faut vite chausser les skis pour la descente: la neige commence sérieusement à s'alourdir...
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