À six kilomètres de Marrakech, exactement à l'embranchement qui mène au barrage de Lalla Takerkoust, un Français, Jean-Dominique Leymarie, propriétaire d'un golf et d'hôtels en région parisienne, a eu le coup de foudre pour un terrain de quatorze hectares. C'est tout ! Après le mariage de sa fille, digne des féeries des Mille et Une Nuits, puis des événements privés pour des amis, toujours étonnés, conquis, sous le charme, la question s'est posée: pourquoi ne pas en faire un lieu de réceptions et, dans ce cas, voir grand ? Le cadre est à la démesure d'un enthousiasme qui ne compte pas. II est bien connu que c'est ce qui arrive quand on aime. Oui, mais ici tout est dans le gigantisme. Et dans le beldi, ce qui apporte beaucoup de charme.
Une ligne très épurée, des murs et des tours en terre brute qui, nous l'espérons, resteront en l'état, c'est-à-dire en état futur d'inachèvement, l'enceinte est percée d'une ouverture destinée uniquement aux humains, les automobiles devant rester dehors, ouf! Un simple pavage qui sera, par-ci des dalles, par là du gravier teinté en rouge, ou des pavés cubiques, il n'y a pas de règle ni de choix définitif, tout change et évolue. Dans un an, on avancera sous des treilles, les pieds de vigne viennent d'être plantés. De part et d'autre du petit chemin d'accès, douze mille rosiers fleurissent et éclatent de couleurs vives, rouge, orange, jaune... Un jardin d'herbes aromatiques et tout au bout, deux cyprès qui ont défini l'emplacement de la maison, construite autour, pour lui donner une âme et une histoire, sans les déplacer ni les couper. Un bon point!
Une architecture simple et dépouillée, des murs en pisé, terre et paille mêlées, des arcades en enfilade, le bâtiment principal épouse la forme d'un riad. Pas riquiqui, car il peut recevoir jusqu'à quatre cent cinquante personnes. Un sol en dess, mortier de chaux laissé dans son ton naturel, des briques et des bejmats comme décoration, l'ensemble est très épuré. En fait, heureusement, lorsqu'il faut quand même compter, on fait les choses simplement, et le résultat récompense les économes, c'est une vérité universelle. Le patio intérieur est planté de cyprès, agrumes, bougainvillées, et la vue sur l'Atlas est très belle, comme aujourd'hui où les cimes enneigées se découpent sur un ciel d'azur, sous un soleil de rêve.
La galerie ouverte et couverte abrite des salons et canapés en fer forgé, aux coussins recouverts de toile grège soulignée de passepoils noirs. Les rideaux qui volent au vent sont assortis, toile naturelle agrémentée de bandes de couvertures de coton traditionnelles, dans des tons rouge, orange, beige et roux... Dans un autre côté du carré, sous un toit de poutres laissées apparentes, des tables basses, rondes et juponnées, entourées de tabourets beldi houssés de beige et de coton à rayures. Jolis à l'oeil...
À l'intérieur, ambiance ethnico-coloniale dans le bar, murs de pisé toujours, troncs de palmiers soutenant la charpente, tataouis au plafond, cheminée minimaliste et fauteuils à la coloniale. Dans l'autre partie fermée, à l'opposé, des canapés accueillants devant une cheminée monumentale et gravement graphique. Idée simplissime, un tapis berbère utilisé comme tenture... Le coin salon donne sur la partie où l'on déjeune et où l'on dîne. La vaisselle berbère a été dessinée spécialement pour la maison. Au coeur des serviettes pliées en forme de lotus, une rose parfumée... Les murs sont ponctués de dessins créés par des assemblages de briquettes, certainement pour drainer l'humidité, très déco cependant. Tables rondes juponnées et tabourets houssés, mêmes rideaux beiges à surimpressions de couvertures à rayures. Au plafond, des lampes de mosquée vertes et des suspensions en peaux de bêtes décorées de henné, les mêmes que celles que l'on trouve dans les souks... D'élégantes portesfenêtres en fer forgé, très légères dans leur conception, ouvrent sur le patio central. Et partout, pour délimiter une pièce d'une autre, pour couper un courant d'air, pour isoler et créer une nécessaire intimité, des huisseries et des portes si sobres, toutes de bois sculpté ou pas, peintes ou dans leur jus, basiques ou recherchées, mais qui s'intègrent si bien dans l'ensemble. Nous n'utilisons pas, à dessein, le mot décor, car il s'agit davantage d'une ambiance qui va de soi, à laquelle on s'attend. Portes et fenêtres ont été chinées à gauche et à droite, dans des souks, des maisons en démolition, ou parfois neuves, mais avec ce semblant de patine qui rehausse du temps l'irréparable outrage.

Deux casbahs, toujours en pisé et rondins, au toit en terre, montrent des différences de style voulues, contraste entre l'ancien et le moderne. Une histoire, un passé se créent ainsi, s'inventent. Galeries d'art, elles sont aussi destinées à des manifestations culturelles, expositions, défilés de mode, vernissages. Les ouvertures, de verre et de métal, hautes et étroites, grandissent encore les salles pour un effet visuel très réussi. Derrière, des boutiques, qui seront aussi des ateliers d'artisanat et de broderie. Dans un futur proche, les mois à venir. Dans un bassin s'étirent nonchalamment des papyrus. À proximité encore, pour les grandes manifestations, entre les oliviers centenaires, un chemin bordé de palmiers nains en pots mène aux deux tentes caïdales blanches et mouqamahs noirs jonchés de tapis. Le soir, tous les accès sont éclairés par des milliers de bougies, pour une magie renouvelée tandis qu'à quelques pas, les fiers cavaliers tireront des salves et, dans un nuage de poussière, lanceront la fantasia. Ressemblant à une ferme à s'y méprendre, le club sera très bientôt ouvert à tous, enfin les chics, les très chics, ceux qui aiment la simplicité de bon aloi. Torchis et pisé toujours, douches et vestiaires beldi, espaces privés avec transats, pour davantage d'intimité, autour d'une piscine de trentecinq mètres aux parois recouvertes de carreaux de mosaïque noire: de jour, l'eau paraît plus bleue et le soir elle prend des tons gris ambré. Un restaurant et même un spa permettront aux occupants claustrophobes des riads de la grande ville proche de secouer l'atmosphère parfois étouffante et de venir s'aérer. Au sol, bejmats et tapis de carreaux mélangés assurent la continuité entre les différents espaces. L'histoire ne s'arrête pas là, mais aujourd'hui, nous n'en savons pas davantage car, sur quatorze hectares, on peut en faire des choses. Et le propriétaire a quelques centaines d'idées par jour, en particulier la création d'hôtels... Ah, Marrakech, quand tu nous tiens!