Jamaâ el fna : carrefour physique et espace transitionnel :

Jamaâ el FNa est une place centrale, le carrefour des quatre points cardinaux. Les gens doivent absolument passer par cette place. C'est le lieu de rencontre de l'étranger. C'est un espace qui borde l'extérieur et l'intérieur et qui n'est ni l'un ni l'autre : un espace transitionnel où s'expriment les fantasmes, les mythes, toutes créations artistiques telle que la musique. C'est le lieu même où se situe le fantasme. La place est différente en fonction de ceux qui nous accompagnent, en fonction de notre état d'âme. Jamaâ el fna est un lieu de discours. Or, le discours est un des moyens d'agir sur l'autre. Cela dépend sur qui il agit, au niveau de quelle ère ce discours est perçu inconsciemment.
Quand je suis nostalgique, il m'arrive de repérer sur la place quelque chose qui est en rapport avec la séparation de la mère en ce que cela comporte de douloureux. Si je suis triste, ce qui va me parler sera lié à cet aspect là de ma personnalité, à ce moment là. De plus, Jamaâ el fna varie en fonction des heures de la journée. Ce ne sont pas les mêmes gens qui s'y trouvent. Le jour sera plutôt associé à la récompense, aux loisirs, tandis que la nuit réveille les pulsions inconscientes. On sera moins vigilant, plus apte à lâcher prise.

Le mythe fondateur

La légende rapporte qu'une mosquée s'élevait autrefois à cet emplacement. Un jour, elle s'est écroulée, sans que les maisons autour soient atteintes. Pris de panique, les gens évitèrent au début de passer par cette place maudite. Le mythe fondateur n'a pas de conclusion. L'interrogation demeure. C'est le rapport entre ce qui s'exprime toujours aujourd'hui et ce qui a pu se passer lors de l'expérience fondatrice de la ville, une expérience traumatisante.
Jamaâ el fna est aussi le lieu où l'on coupait les têtes et où elles étaient exposées. D'une certaine façon, la place est toujours l'endroit où, subjugué par ce qui s'y passe, l'on perd la tête. L'aspiration inconsciente permanente chez tout être humain est de s'élever. Or, cette aspiration est entravée par une angoisse. La  fusion totale, celle avec la mère, représente un risque d'anéantissement : c'est être englouti en perdant son identité propre. Cette angoisse peut réapparaître à la vue d'une tête coupée. C'est elle qui était présente lors de l'effondrement de la mosquée. C'est la peur d'être enseveli.

D'ailleurs, Jamaâ el fna signifie « mosquée de l'anéantissement », du « Rassemblement de l'Apocalypse ». « Jemaâ » veut dire également, « union, rassemblement » et « Fna », fin du monde.

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Chants et Gnaouas

Facteur très présent, ce retour à la mère, à sa parole, contient déjà les germes du chant, du travail de la voix et de la musique. Les premières transmissions de la mère, ses paroles, sont reprises par le nourrisson en l'absence de la mère pour la rendre présente. Cela se fait ni par les paroles de la mère ni par celles de l'enfant; mais par quelque chose de très personnel, la première création au sens artistique, de l'être humain. Ce sont les premières vocalisations pour représenter la mère, avoir l'impression d'être avec elle. Le chant, la musique... découlent de cela. Il s'agit d'une utilisation thérapeutique de la vocalisation et du mouvement du corps pour un retour salvateur de la mère, comme on le voit chez les Gnaouas.

Malgré la concurrence  :

Jamaâ el fna vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre depuis des siècles. Malgré la concurrence actuelle de la télévision, de la parabole, du cinéma, d'internet, il y a toujours autant de monde sur cette place. Là, quelque chose parle vraiment. C'est un espace de parole extraordinaire qui nous fait revenir aux fondements du psychisme.
Les étrangers qui s'y rendent ne réalisent peut-être pas consciemment qu'il y a du répondant en eux. Mais Jamaâ el tua leur laisse des traces : ils sont exaltés, angoissés. Ils réagissent, sont affectés. C'est audelà de la compréhension de la langue. Voilà aussi pourquoi, Jamaâ el tua mérite son appellation de « patrimoine oral de l'humanité ». C'est une très bonne définition qui montre ce qu'il y a d'universel en ce lieu. Lieu où se perpétue le souci de tradition, d'authenticité. A l'occasion, quelque chose naît et porte une histoire qui reste depuis le début : le début d'avant le début, avant même la création de la place, de Marrakech, de. toute éternité.
Aujourd'hui, des urbanistes reconnaissent l'utilité d'un tel endroit et envisagent de plus en plus souvent d'intégrer dans leurs projets des espaces similaires, semblables à l'agora antique.