Restaurer un art de vivre qui a rayonné de l'Andalousie heureuse jusqu'au Machreq :

Marrakech, la perle du Sud renoue avec une tradition ancestrale qui a, jadis, participé à donner ses titres de noblesse à la cité impériale. Diwan al Adab, tel est le nom de ce cénacle de fins lettrés qui entretient avec ardeur majalis littéraires et salons de musique.

Aujourd'hui, évoquer les salons littéraires ou les assemblées de mélomanes, renvoie inévitablement au siècle des Lumières. Force est d'avouer qu'en terre maghrébine, l'acculturation aidant, le salon de Madame du Deffand fera davantage écho à la mémoire de jeunes Marocains francophones, qu'un majalis proprement oriental, placé sous les auspices d'un notable ou d'un fameux philosophe local.
Alors, parler de majalis au seuil du troisième millénaire peut paraître encore plus insolite. Et pourtant, depuis fin 1997, la Ville Rouge renoue avec cette institution aussi bien ancestrale que prestigieuse. En effet, sous la houlette de Jaafar Kansoussi (éditeur, écrivain, spécialiste du shaykh al Akbar Ibn Arabi...), Marrakech est en train de devenir une référence en matière de génie culturel, notamment en revivifiant un patrimoine traditionnel en piteux état ou en léthargie quasi complète.

Standardisation intellectuelle :

À l'heure de la mondialisation et du périlleux « prêt-à penser » culturel, les expériences originales initiées par Jaafar Kansoussi sont non seulement le meilleur antidote contre la standardisation intellectuelle, mais également un formidable complément de la culture moderne, que chacun de nous est forcé de consommer de manière directe ou indirecte. Pourtant, Jaafar Kansoussi n'a fait que puiser dans le vivifiant terreau de l'héritage intellectuel arabo-musulman. Certes, pour ce faire, il fallait non seulement des prédispositions certaines, mais aussi une volonté farouche car, à l'heure où retentissent les sirènes de la modernité effrénée, clamer la gloire des temps passés peut sembler téméraire, voire carrément fou! Et pourtant, si l'on en juge par le chemin parcouru depuis 1997, on est frappé par l'excellence et le succès de l'expérience. Projeter dans le présent les fameux majalis littéraires d'antan peut paraître une gageure. Il s'agit avant tout de restaurer un art de vivre qui a rayonné de l'Andalousie heureuse jusqu'au Machreq.

Comme pour mieux honorer cette antique filiation, dont les plus beaux exemples ont fait la légende de Bagdad, Diwan al Adab de Marrakech fait écho aux propos du célèbre Abou Hayan Tawhidi (Ve siècle de l'Hégire), décrivant le salon d'un puissant vizir de l'époque. Ainsi, lors de chaque réunion, un membre du cénacle lit ces descriptions sublimes en guise de devise. L'assemblée est en quelque sorte placée sous l'égide d'Abou Hayan, lequel était à la fois soufi et philosophe, philosophe des écrivains et écrivain des philosophes.
Prendre pour modèle un tel personnage n'est point fortuit. En synthétisant en lui les vertus propres à l'écrivain, au philosophe et au mystique, Abou Hayan Tawhidi symbolise la figure d'une certaine perfection humaine. Dans le même registre, pour ce qui concerne particulièrement Marrakech, Diwan al Adab s'enorgueillit d'ancrer son action dans la chaîne des prestigieux salons qui se tenaient dans la cité impériale, notamment à l'époque almohade où le célèbre Ibn Toufail (XIIe siècle), maître du non moins célèbre Ibn Rushd (Averroès) présidait le majalis Al Moudakara (l'assemblée de discussion) qui réunissait l'élite intellectuelle andalouse et maghrébine, et participait activement aux échanges intellectuels et culturels entre le Maghreb et l'Andalousie.

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Plus proche de nous, au XIXe siècle, la Cité Rouge perpétuait cette tradition à Dar Moulay Ali (actuel consulat de France), ainsi qu'à Dar el Bahia où, chaque vendredi après-midi, le grand vizir Bahmad tenait salon. Avec moins de faste, le café dit du « ruisseau », était aussi un lieu où l'on venait discuter en bonne compagnie.
Fort de cette auguste lignée, Diwan al Adab du siècle finissant et du millénaire commençant ne pouvait que réussir son pari, car dès lors que nos pairs sont exemplaires et légendaires, l'émulation n'est que plus forte.

Si l'idéal de « l'Homme Parfait » est partagé par les membres de Diwan al Adab, l'assemblée a également pour vocation de réhabiliter la médina. Pour ce faire, chaque manifestation organisée par Diwan al Adab se passe exclusivement dans la vieille ville.