Articles de décoration en tadlakt

Le succès de ce revêtement à base de chaux, connu à l'origine à Marrakech, a dépassé les frontières du Royaume et s'étend maintenant au monde entier. Qui ne rêve pas, à Paris, Londres ou Los Angeles d'une salle de bain avec baignoire intégrée, en tadlakt ?

L'idée et la technique originales viennent d'Andalousie, du sud de l'Espagne maure d'avant la Reconquista, à la fin du XVe siècle. Exilés, les Musulmans qui se sont réfugiés au Maroc ont apporté avec eux leur savoir-faire, et c'est à Marrakech que l'on retrouve l'une de ses plus anciennes traces: le bassin de la Menara est recouvert de tadlakt, monument historique à préserver, patrimoine à respecter.
On utilise le tadlakt à des fins surtout utilitaires de par ses qualités d'étanchéité, car la matière, hermétique à l'eau, s'accorde parfaitement aux lieux humides et chauds, comme les hammams, les lieux d'ablutions. Sous une forme différente, le dess, également à base de chaux et plus solide, est remarquablement adapté aux sols, tant à l'intérieur qu'audehors, terrasses, patios, cours et lustrades..

Aujourd'hui

Les temps ont changé et la mode est passée par là: la mode, on le sait pourtant, n'existe que pour être démodée un jour, mais nous n'en sommes pas encore là. À Marrakech, l'un des premiers à susciter l'engouement pour le tadlakt fut le décorateur Bill Willis qui, séduit par l'aspect luxueux, velouté, patiné de la matière, en a recouvert murs, colonnes, pilastres et cheminées. La chaux étant jusqu'alors utilisée dans son ton naturel, légèrement beige, il a eu l'idée d'incorporer des pigments de couleur: cela marchait! On a vu ainsi les plus grands palaces, des hôtels et les somptueuses demeures de la Palmeraie des happy few s'orner de tadlakt du sol au plafond. C'était pendant les années quatre-vingt.

Avec la vogue des riads, comme peu de choses s'inventent, mais que tout se copie, certains ont regardé les images du livre d'A.C.R. « Belles demeures et jardins secrets de Marrakech », ou des magazines de déco. Aidés par leur architecte, ils ont eu la salle de bain de Delon, le boudoir à colonnes d'Yves Saint-Laurent ou le salon de la Princesse Gorgonzola. Sans Delon, ni Saint-Laurent, ni la Princesse, cela va de soi... Le choix de couleurs qui, au départ, était limité aux tons de beige, rose, saumon, jusqu'au rouge et jaune, s'est largement enrichi. On a vu des salles aubergine, comme au « Comptoir », des chambres noires pour déprimés chroniques, des toilettes chocolat... L'imagination n'a pas de limites. Le bon côté, c'est le travail que cela procure aux maâlems, spécialistes et ouvriers.

Publicité sur le Maroc par Google

Technique

Toufik Bellafari, décorateur et architecte d'intérieur, a longtemps vécu et oeuvré en Europe. Revenu au pays il y a quelques années, à défaut de tomber dans le chaudron magique, il a fait une plongée dans l'univers de la chaux et de sa subtile utilisation. Il est devenu un fervent du tadlakt, qu'il utilise souvent dans ses réalisations, créations et rénovations. Il en parle avec amour et passion.
« Il faut de la chaux vive de la région de Marrakech, connue pour sa qualité. C'est une pierre que l'on cuit longtemps au four. Il faut en prévoir une grande quantité car il y aura beaucoup de déchets, cailloux et pierres, terre et sable. On a avant tout besoin d'espace et d'aération. Il faut créer un bac dans lequel on empile les blocs de chaux vive, que l'on éteint avec de l'eau. Les blocs se désagrègent alors en libérant un gaz très odorant, c'est pourquoi il faut toujours effectuer cette opération dans un lieu très aéré. J'ai pris le parti de laisser reposer cette masse longtemps, au moins trois semaines avant de l'utiliser, car le travail continue longtemps et des bulles d'air disparaissent ainsi. Le tort est de vouloir agir trop vite, on obtient alors, hélas, des imperfections. Tout le succès réside dans ce temps de repos. Il faut ensuite tamiser le tout afin d'obtenir une poudre, que l'on va mélanger à des pigments de couleur. À ce stade, il faut prévoir large. Car on ne pourra jamais obtenir deux fois la même teinte, et les raccords sont impossibles, aussi bien au cours de l'opération que plus tard, c'est cela l'inconvénient du tadlakt. Il faut aussi savoir qu'en séchant, le mélange de chaux, pigments et eau va s'éclaircir, souvent énormément. Aussi est-il impératif d'avoir une bonne connaissance de la technique pour faire un lien entre le mélange humide et le ton définitif au bout de plusieurs semaines de séchage, afin d'éviter les mauvaises surprises ».

Application et lissage

Sur une base d'enduit de ciment assez grossier pour bien l'accrocher, on dépose à la truelle la pâte obtenue, sur une fine couche de quelques millimètres seulement. Il faut toujours prévoir de faire un mur tout entier en une journée, ou une baignoire complète, par exemple, car l'enduit ne supporte aucun raccord, ni lors de la pose, ni plus tard. Ce qui désespère quelques... perfectionnistes et les fait se lamenter. Puis on laisse sécher quelques jours avant de s'attaquer à la phase de polissage. À l'aide de galets de rivière et de savon noir, ou savon beldi, on va polir par petites surfaces successives afin d'obtenir un plan parfaitement lisse. Autrefois, on utilisait du blanc d'oeuf pour faciliter le passage du galet, mais cela ne se fait plus, les temps changent et les moyens aussi. Chaque jour, on écrasera les petites fissures qui se créent en séchant, jusqu'à l'obtention d'un poli parfait, ce qui demandera de longues journées... Le tadlakt devient alors une matière superbe, douce au toucher, plus chaude que le marbre, plus vivante que le cuir dont il a la souplesse. Au fil des ans, l'aspect évoluera, à force de cire et d'entretien, vers une patine inimitable, incomparable, émouvante.

Ailleurs et toujours

Le tadlakt les a tous séduits. Mais ils n'ont pas tous, comme vous et moi, un sublime riad dans la médina, ni Hollywood à la palmeraie, c'est bien triste. Alors, certains ont exporté la technique vers Paris, Londres, L, A. ou Bécon-les -Bruyères, un peu partout dans le monde. On peut aussi suivre des stages « tous les secrets du tadlakt en un week-end ». Mais, entre nous, à moins d'utiliser la vraie chaux de Marrakech et les vrais artisans spécialisés, le résultat ne sera pas le même. C'est aussi et sans aucun doute une question d'amour. Celui que met le maâlem dans la réalisation de son oeuvre.

Alors, pour les nostalgiques, les amoureux du beau, tous ceux qui ont des moyens plus limités, les artisans ont eu l'idée de réaliser toute une gamme d'articles en tadlakt, dans les plus belles couleurs: cendriers, coupes, assiettes, plats, bols, pieds de lampes, plateaux de tables. Ils ont parfois rajouté des, incrustations de cuivre, de maillechort, des zelliges. Pas encore de diamants, d'émeraudes, de rubis ni de saphirs. Aussi, où que l'on vive, peut-on avoir sur la table du salon ou dans la salle de bain, son Maroc à soi, son petit coin de rêve.