Il y a des heures où, soudain, tout s'anime. Les portes bleues de bois aux clous rouillés s'ouvrent, et les femmes étendent leur linge, arrosent des fleurs, dont nul ne connaît les souffrances. Terre desséchée, craquelée dans des pots de peinture où poussent le basilic et la menthe.
Aujourd'hui, par exemple, l'air est doré. Il est cinq heures. Je viens de dérouler ma natte sur la doukkana. Là-bas, la jeune fille au foulard vert, une bonne, tape les tapis, secoue les coussins, souvent, guette un voisin en contrebas, un moustachu qui apparaîtra entre deux colonnes sur la balustrade à demi ruinée. S'il ne vient pas, elle sera triste. Ils ne pourront se donner rendez-vous que par signes, quelque part dans une ruelle sombre où ils échangeront quelques caresses furtives. Elle relèvera un pan de sa djellaba, laissera entrevoir la courbe d'un sein. Rien de plus. Derb Bounouar, pourquoi pas, là où il fait un coude et où les gamins ont cassé, sur ordre des grands qui, dans la pénombre, vendent tout et n'importe quoi, l'ampoule du réverbère. S'il ne vient pas, Habiba m'adressera un grand signe de la main, que je ferai semblant de ne pas remarquer.
Au-dessus du fondouk, l'ancien caravansérail, où l'on fabrique les coffres de bois, les caisses qui serviront à emballer les objets qui partiront pour l'Europe - table de fer forgé aux plateaux de zelliges, vases en tadlakt, lampes en peau- deux garçons, des apprentis de quinze et dix sept ans à peine, se confient leurs secrets murmurés à l'oreille. L'un d'eux se penche pour augmenter le volume de la petite radio. Et des airs de raï jaillissent. Khaled chante en arabe avec des mots français. Khalid dit à Rachid que, bientôt, inch'Allah, il n'y aura plus de frontières, plus de guerres. La preuve? C'est un Juif qui a écrit les paroles de la chanson. Mais, le maâlem, d'une voix stridente, les appelle. Il faut redescendre par l'échelle, reprendre le travail.
Plus haut, une tête de femme vient d'apparaître. Elle crie après un enfant. Les pleurs du petit me parviennent. L'éclat de colère d'un homme aussi. Sur une terrasse, un chien aboie. Les colombes s'envolent.
Aziz, le voisin, installe sa parabole. Tout le monde l'a aujourd'hui. Il ne manquait plus que lui. Les sacs en plastique noir, les micas, que l'on accrochait aux antennes puis les couscoussiers, c'étaient des blagues. Nombreux sont ceux, pourtant, qui ont essayé. C'est le monde entier qui arrive sur les écrans de télévision, des images de partout...
Sur un toit, des femmes lavent leurs cheveux dans une bassine. Elles les enduisent de ghassoul, les lissent, les peignent. Elles rient. Leurs youyous retentissent, des battements de mains, le son d'une derbouka, d'un tambourin. Tout cela cesse, d'un coup.
Le ciel si calme une seconde auparavant, se remplit d'oiseaux, de rouge, de feu. La nuit tombera bientôt. Les martinets chassent les insectes. Ils volent haut, il fera beau demain. Sur la coupole du hammam, un homme jeune, avec une chemise blanche, s'installe. Il sort une cigarette de sa poche. Elle luit dans l'obscurité comme une luciole. Sans doute est-il venu trouver un instant de calme, penser à celle qu'il aime.
Dans l'air, plane une douceur un peu amère, une langueur indéfinie. Les cigognes vont se percher sur les murs du palais royal, sur leurs nids dans les remparts ocre. Au loin, sur la terrasse du ryad des Italiens, des Européens en smoking boivent le premier verre de l'apéritif. L'accent pointu des femmes blondes est couvert par le chant d'Akim, le musicien. Elles portent des robes de soirée, et certaines se sont déguisées, elles le disent elles-mêmes, en « fatmas ». Leurs mots fusent enveloppés des fumées d'eucalyptus qui s'échappent du four à pain. Des domestiques en livrée beige, tarbouches grenat posés de travers, leur servent cornes de gazelle et briouats. Leurs yeux sont très noirs. Ils veulent les séduire, ces femmes qui pourraient leur obtenir la vie, la vie facile... Les étrangères rêvent, frôlent de leurs doigts aux ongles peints leur gorge blanche ou les pierres de leur rivière. Les maris parlent affaires, sport ou golf. Auxquels de ces garçons athlétiques demanderont-ils de les accompagner au bain maure, pour frotter leur dos endolori, pour les masser? Plongés dans leur rêve orientaliste, ils boivent, encore et encore.

Dans sa chambre, derrière le mur, Abdelilah écoute sa chaîne à fond: il ne veut plus entendre ces nsranis qui veulent acquérir sa maison pour y faire une piscine. Qui veulent tout acheter, d'ailleurs. Parfois, des Européennes à demi nues se penchent au-dessus de son patio et l'interpellent. Il se cache. Ce n'est pas pour lui. Même s'il ne se rend pas régulièrement à la prière, il craint bien trop l'enfer. Des mondes se côtoient sans se mélanger. Un barbu pose des parpaings, construit une sorte de parapet. Lorsqu'il a terminé, il s'appuie sur le muret et tout s'effondre chez ses voisins. Je m'attends à ce que ceux-ci surgissent, furieux, mais il ne se passe rien. Sans doute n'y a-t-il que des femmes affairées à préparer la pâte des beghrirs. Elles n'osent pas se montrer. Le hajj, quand il reviendra du souk, ira parler au moqqadem. Le frère musulman, qui ne doit pas vraiment être maçon, ne s'est pas découragé. Il a pris des briques et les entasse, en vrac. Mais l'appel à la prière retentit. Il disparaît. Les haut-parleurs, mal réglés, grésillent. Les ampoules au faîte des minarets, s'allument. On ne voit plus, hélas, comme il y a cinq ans encore, le muezzin chanter aux quatre coins cardinaux. De l'intérieur, la Koutoubia s'illumine d'un rayon vert. La lune, accompagnée d'une étoile minuscule, luit depuis un moment déjà. Comme la nuit arrive, l'hiver, les hommes, les femmes redescendent dans leurs maisons. L'été, ils restent allongés sur les tapis à jouer aux cartes ou aux dames, la théière à côté d'eux. Ils s'endorment là, dans l'attente d'une improbable fraîcheur.
Les chats se faufilent partout. Le manque de lumière va m'empêcher d'écrire. On ne sait plus où finit la terre et où commence l'espace. C'est comme parfois l'horizon sur la mer. Tout est bleu, tout est sombre avec une clarté diffuse qui fait cligner les paupières et brûle les yeux. C'est un étrange radeau qui m'entraîne sur des vagues immenses. Je ne peux plus écrire. Je suis monté trop tard sur la doukkana...