La musique que les réfugiés d'Espagne ont importée au Maroc est certainement celle qui est le plus goûtée par la haute société musulmane.
Son nom de musique andalouse est suffisamment éloquent pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en rappeler l'origine. Ses poèmes, si riches d'idées, révèlent une haute tenue littéraire. Elle fut, sur ce point, si appréciée dès son apparition au Maroc que les amateurs initiés, la placèrent bien au dessus de la musique purement marocaine, à tel point qu'elle finit par s'imposer et par éclipser la musique traditionnelle du pays.
Une distinction a toujours été établie entre la musique andalouse et celle considérée comme d'origine locale. La première est réservée à l'élément raffiné du pays et la deuxième est tout juste prisée par les «gens du bled». La musique andalouse sera seule en faveur dans les endroits où des réjouissances se déroulent. Elle régnera en maîtresse dans les fêtes célébrant un mariage et dans les réceptions officielles. On sera mal venu, dans l'aristocratie musulmane, de faire entendre autre chose que les mélodies andalouses. Un bon musicien arabe regardera comme une véritable déchéance de descendre au rang d'un chanteur de «Haïtas» où excellent généralement les femmes dites «Cheikhates».
L'expulsion des Arabes de la péninsule ibérique devait tout naturellement refroidir cette passion musicale qui, à Grenade, faisait partie intégrante de leur vie.
Un certain Mohamed lbn El Hassan Ahaik, musicien réputé, vers 1780, eut le mérite de regrouper les divers fragments de la musique de Grenade et d'en faire un recueil, qui porte d'ailleurs son nom, formant un ensemble de ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui «musique andalouse».
Le recueil Ahaik, qui constitue de nos jours la véritable bible de l'amateur de musique andalouse, est divisé en onze partitions dites «Noubat», ainsi dénommées: H'Gaz el Kebir, H'Gaz el M'Cherki, Maya, R'Mel Maya, Rasd, Rasd Eddil, Ghribt el H'Sin, Ark Hajam, Aachak, lstihlal et Sbihane. Chacune de ces «noubat», possèdant un rythme et une cadence spéciale, est elle même divisée en cinq parties, dites: B'Sit, Kaimons, B'Taihi, Derz et Keedam et munie d'un prologue dit «Noubat» révèlant une origine.
Le H'Gaz et Kebir et le H'Gaz M'Charki sont inspirés de la musique du Hedjaj (arabie) ; l'lstihlal évoque le «lever de la lune»; le Mark Hajam proviendrait de l'Irak et enfin le Sbihane serait issu de la musique d'Ispahan (Iran). Le mérite du musicien Ahaik fut d'avoir su grouper ces différentes partitions et leur donner la coordination nécessaire.
Il convient de préciser qu'en ce qui concerne la musique andalouse, elle n'a rien qui puisse l'assimiler ou la comparer aux autres musiques arabes de l'Algérie, de la Tunisie, de la Tripolitaine et de l'Orient. Elle en reste distincte non seulement par sa littérature, mais aussi par son rythme mesure très spécial, ainsi que par la cadence très marquée qu'on est tenu de lui imprimer. Elle semble avoir été judicieusement élaborée pour les différentes heures du jour et de la nuit. Dans ses «noubatm», il en est qui, par leur conception même, ne sont goûtées qu'au moment où l'aube commence à poindre ; certains qu'on ne prend du plaisir à entendre qu'à l'heure du coucher du soleil, et d'autres au lever de la lune; enfin, les partitions qu'on dirait faites exprès pour les longues veillées et qu'il est d'usage de chanter à partir de minuit. Bien entendu, chacune de ces «noubat», selon le moment auquel elle est indiquée, évoque soit l'éclat de l'aurore, ce qui est le cas de la «nouba» appelée «El Achak», soit encore la douceur du coucher du soleil par la «nouba» dite «Maya»; le lever de la lune est glorifié par «l'lstihlal» et enfin la majesté de la nuit se reflète dans le «Ras Eddil». A part la «nouba» appelée «R'Mel Maya», réservée aux louanges du Prophète, toutes ces partitions sont formées par des poèmes, riches en images et en sentiments, parlant notamment de l'amour, de la beauté et du vin qui égaye.

Un orchestre arabe de nos jours est composé de la façon suivante: un premier violon qui commande en chef, qui donne la mesure, qui indique le rythme et qui entame la «nouba» que l'orchestre doit jouer.
Aucun programme n'étant généralement établi à l'avance, les musiciens sont mis sur la voie de la «nouba» choisie, par l'entrée en matière du premier violon, dite «Touchia». Ils devinent ainsi les intentions du chef et attaquent tout naturellement la «nouba» propice. Par ordre hiérarchique, vient le «R'bab» instrument à deux cordes, joué au moyen d'un petit archet en forme d'arc, instrument qui imite la voix humaine. Le joueur du r'bab est généralement un expert, car une note mal rendue de sa part risque de fausser tout l'orchestre.
Vient ensuite le «luth» ou «loud», instrument délicat à douze cordes, très apprécié des vrais amateurs, Le luth est désigné, dans la plupart des cas, pour donner la réplique au premier violon, notamment lorsqu'il s'agit d'accompagner les «Beithein» et les «Mouals». On le laisse généralement se faire entendre tout seul, pendant que les autres musiciens jouent en sourdine. Tout joueur de luth a une inspiration personnelle et un jeu qui lui est propre.
L'instrument qui bat la mesure pour tout l'orchestre est le petit tambourin appelé «sonaja» (mot purement espagnol), ou «terre» en arabe, dont le rôle un peu bruyant consiste à marquer la cadence. Evidemment, tous ces instruments, exception faite du «terre», sont souvent doublés, triplés, et même quadruplés selon l'importance de l'orchestre et la qualité des joueurs.
La cythare, appelée en arabe «kanoun», de même que la flûte et la mandoline, sont aujourd'hui prisées par bon nombre d'amateurs et commencent à prendre rang dans les orchestres arabes.
On sait que les «Sévillanas», «Malaguenas», etc., communément appelées «cante flamenco», sont généralement composées par chacun selon son esprit et son inspiration; «quatre vers et une idée», comme disent les Espagnols en parlant de leurs «copias». Aussi variées que nombreuses, aussi sentimentales que spirituelles, elles sont toujours nouvelles pour celui qui les entend. Si nous parlons un peu ces «copias», qui nous éloignent de notre sujet, c'est uniquement pour établir leur similitude avec les «mouals» arabes chantés au Maroc qui sont aussi «Une idée en quatre vers» et que chacun chante en cherchant à y mettre le meilleur de son âme. Ces «mouals» peuvent aussi bien précéder que terminer un «mizan» (chant rythmé), ou encore une «k'sida», qui comporte généralement un sujet déterminé.