Voilà ce qu'on entend généralement dire sur les gens d'Oujda (fondée par Ziri Ben Attias al Maghraroui en l'an 994) et sa région. Deux millions d'habitants, sur 82,829 km2. Mais bien fausse est la réalité sur le terrain. Il faut y aller pour s'en rendre compte. Comme toute ville frontalière, Oujda vit à la merci des humeurs et des rumeurs de la conjoncture internationale. Elle essaye, bon an mal an, de tirer parti des avantages qu'offre l'Algérie, en matière de tourisme, et l'Europe au niveau de la résorption d'une partie de sa main-d'oeuvre. Mais la fermeture de la frontière entre le Maroc et l'Algérie, en 1994, et le durcissement de l'accès à la forteresse « Europe », quelques années auparavant, ont été des chocs durement ressentis dans l'Oriental (peut-être plus que dans les autres régions marocaines), où le Vieux continent a toujours été un ballon d'oxygène pour une population jeune, dynamique et assez qualifiée, puisque le taux d'alphabétisation dans la région orientale dépasse largement la moyenne nationale. Revers de la médaille: un fort taux de chômage parmi les jeunes, en majorité titulaires de diplômes universitaires de disciplines générales. L'Etat essaye de renverser la vapeur en dotant Oujda d'un Institut de technologie appliquée pour former des ingénieurs répondant aux besoins d'un marché en perpétuelle mutation. En revanche, la région se révèle au visiteur attentif comme largement inexploitée. Richesse du terroir, diversité des paysages, verdure, ressources minières, halieutiques, patrimoine culturel... Loin d'être exhaustif, on peut dire que l'Oriental dispose de toutes les potentialités nécessaires pour un nouveau décollage économique, social et culturel pour sortir de la léthargie économique dans laquelle la mésentente algéro-marocaine l'a mise. Bien qu'il faille relativiser les choses: Larbi Hassani Sabbari, le nouveau wall de cette région, nommé par le Roi en août 2002, pour catalyser et encourager le développement, rappelle, à juste titre, que « depuis l'accession du pays à l'indépendance, en 1956, la frontière maroco-algérienne n'a été, en tout et pour tout, ouverte que pendant quatorze années ». Et encore Sur les vingt-cinq dernières années (1975-2000), les barrières n'ont été levées que durant cinq ans (1989-1994).
Les pouvoirs publics sont bien conscients de cette donne et l'Etat, qui demeure le premier investisseur dans cette zone entièrement frontalière, avec quelque trois milliards de dirhams par année (lire l'interview du wall), y a mis en oeuvre une politique ambitieuse de mise à niveau et de requalification. Politique qui va se renforcer après la visite royale dans la région, en février 2001. La Charte de l'invesissement, mise en route en 1998, prévoit, entre autres mesures incitatives, une réduction de 50 % de l'Impôt général sur le revenu (IGR) et sur l'Impôt sur les sociétés (IS) durant les cinq premières années qui suivent la création pour toute entreprise installée dans l'une des six provinces constituant l'Oriental depuis que le dernier découpage administratif a élevé Oujda au rang de wilaya. Laquelle chapeaute désormais la préfecture d'Oujda-Angad et les provinces de Berkane, Taourirt, Jerada, Figuig, et Nador. Aussi, les communes et 1'Etat ont-ils convenu de mettre des terrains à la disposition des investisseurs à des conditions très avantageuses, frisant parfois la gratuité. Il faut dire que les crédits accordés ne représentent guère que 10 % des dépôts bancaires qui dépassent 20 milliards de dirhams, le taux le plus important au Maroc.
Autres problèmes posés à la région: la contrebande et l'informel qui mettent à mal l'industrie nationale. Selon une étude de terrain, réalisée par la Chambre de Commerce, d'industrie et de services d'Oujda, en 1998 (un fait rare), il ressort que 2 867 sur les 3 338 opérateurs économiques sondés, soit 84 %, jugent leurs marges bénéficiaires est faibles ». La raison? 1730 réponses (60 %) évoquent le secteur informel et 53 % pointent du doigt la concurrence déloyale. Nous avons effectivement relevé l'ampleur des dégâts, remarquant que dans certains hôtels classés, nombre de produits alimentaires usinés sont importés d'Espagne, même si leurs substituts sont produits localement et sont assez corrects. Néanmoins, ce que ne dit pas le rapport de la CCIS mais qui reste néanmoins suggéré, notamment en soulignant la forte pression fiscale et le coût exorbitant de l'énergie qui accablent l'entreprise locale, la contrebande demeure encore une bouée de sauvetage inespérée pour beaucoup de chefs d'entreprises marocains. « Obligez-moi à acheter des pneus neufs locaux qui coûtent la peau des fesses, au lieu de ceux du trabando, moins chers et beaucoup plus fiables, et je roule sur les jantes dès demain », nous a confié, comme beaucoup d'autres, un transporteur berkani.
À cela, vient s'ajouter une insuffisance des ressources hydrauliques et une forte sécheresse (moins de 300 mm/an) ponctuée irrégulièrement par de fortes averses torrentielles qui ne font qu'appauvrir le terreau et occasionner d'importants dégâts matériels, même si l'Etat a doté la région de trois grands barrages. Sans perdre de vue le terrible chergui qui souffle de l'air chaud comme une cheminée de hammam. La déficience hydrique dope un exode rural déjà conséquent, ce qui se matérialise sur le terrain par une forte pression sur les villes. «La médina d'Oujda a vu le nombre de ses habitants passer en un siècle de 5 000 à 55 000 », souligne Larbi Hassani Sabbari. À Berkane, la poussée démogra phique et l'exode rural sont tels qu'ils commencent à dégar nir de nombreuses fermes d'agrumes (produisant la meilleu re clémentine du monde) pour laisser place à des projets d'habitat social où certaines personnalités aisées, notam ment originaires des Emirats Arabes Unis, sont impliquées. Sans oublier le cas particulier de Jerada, dont la mine d'an thracite (1,3 de million de tonnes par an et 100 % de la pro duction nationale) a été fermée par son exploitant étatique, les Charbonnages du Maroc (CDM), une mine qui fut, à ses heures de gloire, le pôle autour duquel gravitait une population de plus de 70 000 habitants.
En 1996, la société assurait encore l'emploi de près de 4800 personnes. En novembre 1997, au cours d'une réunion présidée par l'ex-Premier ministre, Abdellatif Filali, le ministre de l'Energie et des Mines de l'époque, Driss Benhima, avait exposé

la situation, caractérisée par un déficit important d'exploitation lié aux conditions techniques défavorables et à la qualité et quantité insuffisantes du charbon produit, lequel revenait plus cher que celui importé d'Afrique du Sud. Les bâtiments de la mine sont-ils en train d'être cédés au ministère de l'Agriculture? En tout cas, l'ancien réfectoire est actuellement occupé par les bureaux de l'administration des Eaux et Forêts, déménagés du lieu dit, Bargam.
Au rayon des atouts, les potentialités touristiques, agricoles, minières, énergétiques et industrielles ne manquent pas.
Dans la case « tourisme de montagne », on cite Taforalt et Zegzel, avec leurs forêts et leurs grottes du Chameau et du Pigeon. Dans cette dernière, des fouilles archéologiques menées durant les années cinquante avaient mis au jour l'Homme de Taforalt, un de nos ancêtres épipaléolithiques qui se nourrissait d'escargots et de mouflons dont regorgeait jadis cette forêt. Ce sont là des exemples d'endroits de villégiature d'une rare beauté. Egalement, entre la mer et le désert, la montagne des Béni Snassen, avec ses milliers d'hectares de forêts. La ville de Debdou, autrefois sanctuaire des Juifs de l'Oriental, et dont la Médina, munie de ruelles rappelant celles de sa sœur aînée, Fès, est malheureusement dans un état de dégradation avancée. Idem pour le cimetière (miaara), pas plus présentable que son voisin musulman.
Il en est de même pour les oasis. À part celles de Figuig et Guefait, l'oasis dite de Sidi Yahia Ben Younès, au cour d'Oujda, n'a plus d'oasis que le nom. Jadis, verdure et fraîcheur caractérisaient le marabout de Sidi Al Mokhfi, autre nom de Sidi Yahya, vénéré aussi bien par les juifs, les musulmans que les chrétiens dont certains croient qu'ils s'agit du tombeau de Saint Jean Ben Jonas, un contemporain de Jésus, alors qu'une partie des Juifs l'identifie à un rabbin installé à Oujda en 1391. Quant aux musulmans, ils lui attribuent le pouvoir magique de tenir à l'écart les lions qui, de temps à autre, sévissaient aux environs de la ville. Autres curiosités de la région, la race ovine Béni Gull à la chair très estimée et qui convient pour le plat local très populaire, « El bakbouka », et le méchoui. Et les nombreuses sources d'eau potable. À Debdou, inutile de chercher une eau minérale ou de table en bouteille. Aucun épicier n'est assez fou pour concurrencer la source en contrebas de la ville, dont l'eau, à laquelle nous avons goûté, est tout simplement exquise. Seul hic: son faible débit ne permet pas, à l'heure actuelle, de l'exploiter industriellement. Mais il n'y a pas que l'eau à boire. Il existe aussi les stations thermales de Fezouane, Goutitir, Ben Kachour, sans oublier les bains de sable. Ou encore la pêche au port piscicole de Ras El Ma, la chasse à Berkane et, surtout, Saïdia, dont le port de
plaisance a été inauguré par le Souverain durant sa tournée historique dans l'Oriental. Saïdia, qui sera bientôt reliée à Tanger par une superbe route côtière, a la chance de figurer parmi les cinq sites retenus par le gouvernement pour la construction de stations balnéaires aux normes mondiales de qualité. À l'étage des ressources minières, l'Oriental n'est pas moins bien doté. En plus du charbon, du fer (77 % de la production nationale), de la bantine (150.000 t/an), du zinc (6.500 Van, 31 % de la production nationale), du plomb (80.000 t/an, 82 % de la production nationale).
Les potentialités agricoles, quant à elles, sont surprenantes: 320,000 ha de forêts, 450.000 ha d'alfa. Pour bien gérer ces richesses, les pouvoirs publics, via le Centre régional d'investissements (voir encadré), sont en pourparlers avec les Canadiens pour construire une usine à papier à base d'alfa, matière qui revient moins cher que le bois et qui, surtout, préserve la forêt, patrimoine en régression au Maroc. C'est dans cette optique qu'Oujda s'est dotée d'une nouvelle usine d'emplissage de gaz butane Salam gaz. Désormais, la bonne gestion du patrimoine forestier est une priorité du Maroc qui perd annuellement 30.000 ha de bois. Dans ce cadre, le pays a récemment signé, avec la FAO, un programme sur 5 ans, d'une valeur de 5 millions de dollars.
À part la sucrerie Sucrafor, la fonderie Zeffidja (Groupe SOMED) et la cimenterie Holcim (ex-CIOR, 20 % de la production nationale avec 1,2 million de Tian), la sidérurgie (450.000 iran) semble mise à mal par la libéralisation de ce secteur, sans oublier l'arrivée prochaine des aciéristes étrangers comme l'Espagnol Gonvarri.