Sidi Yahya le saint juif

Sidi Yahya, saint patron d'Oujda, qui réunit en un seul sanctuaire l'ardeur et la foi des trois religions monothéistes, est le symbole de la tolérance et d'un étonnant syncrétisme religieux. Pour les chrétiens, il s'agit de saint Jean le Baptiste qui annonça l'avènement de Jésus et à qui le Roi Hérodote avait coupé la tête.

Pour les Juifs, le saint enterré près de la source, dans l'oasis qui porte son nom, serait en réalité un Juif de Castille, du nom de rabbi Yahya Ben Doussa, fuyant les persécuteurs espagnols, en 1321. Pour les musulmans, ce saint est « mokhfi », c'est-à-dire caché. Selon Hakim Al Younani, Abou Yahya ben Younès est mort à Oujda et y a été inhumé.

Sidi Yahya adora Dieu pendant quatre-vingts ans, dans le jeûne, le silence et la prière. Sa présence fit disparaître les lions qui infestaient les environs d'Oujda. Contemporain du Christ, et ayant prédit la venue du Prophète Mohamed cinq cents ans avant sa naissance, il doit, par conséquent, être considéré comme musulman.

Depuis des temps immémoriaux, les femmes de la région venaient se baigner dans les eaux lustrales de sa source aujourd'hui tarie. Dans l'enceinte sacrée du marabout, il ne reste que quelques térébinthes aux troncs tordus sous le poids des ans et du souffle perpétuel de la brise marine ou du sirocco. Les troncs pliés sont noirs et lisses, à force de subir le frottement de dos des milliers de pèlerins à la recherche de régénérescence et de renouveau, à la fois par la transmission de l'énergie vitale de l'arbre sacré et la baraka du saint. Accompagnée de sa fille, une femme d'un certain âge s'approche de l'un de ces arbres situés à gauche de l'entrée principale et se met à s'y frotter le dos: « Elle va se sentir mieux, estime un Oujdi, c'est psychologique ».

En septembre, mois considéré comme l'une des « portes » de l'année agricole, se déroulent ici deux fêtes annuelles: celle des musulmans d'abord, qu'on appelle « waâda », accompagnée généralement d'un sacrifice, puis la « hioula » de la communauté juive originaire d'Oujda, durant laquelle cette dernière offre des bougies et la couverture du catafalque. Contrairement aux tombes du petit cimetière situé dans le sanctuaire, le tombeau du saint n'est pas orienté vers La Mecque. Ce qui confirme l'antériorité du saint à l'avènement de l'Islam. Une légende dit que Sidi Yahya habitait la grotte des hourites, laquelle relie par un souterrain le Maroc à l'Algérie. Attablé à un café maure, un vieux Oujdi raconte: « Depuis la fermeture de la frontière, les Algériens ne viennent plus en pèlerinage à Sidi Yahya. Seuls ceux vivant à l'étranger s'y rendent encore pendant les vacances. Ici, il n'y avait pas de différence entre Marocains et Algériens.

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À mi-chemin entre Fès et Tlemcen, la capitale de l'Oriental a toujours transcendé les frontières aussi bien au plan religieux que culturel. Ici, on entend partout le raï oranais et la musique « gharnatie », de Fès et Tlemcen, considérée comme le cerveau musical de la vieille médina. En 1923, Zimmermann notait à ce propos:

« De tout temps, au cours de son existence déjà millénaire, Oujda a subi la fatalité de sa position au milieu d'un couloir de circulation énergiquement disputé entre les gens de l'Ouest, c'est-à-dire les Fassis, et les gens de l'Est, surtout les Tlemçanis ». Oujda dérive de Oujida - un canal de distribution des eaux de Sidi Yahya porte encore ce dernier nom. Les eaux de l'oasis de Sidi Yahya se répartissaient en deux canaux: Seguiet Meqsem et Seguiet Oujida. Durant longtemps, la vie de la cité d'Oujda dépendait étroitement des eaux de l'oasis de Sidi Yahya, qui irriguaient un millier d'hectares. L'oasis représentait une banlieue maraîchère qui couvrait, jusqu'en 1940, la totalité des besoins des habitants d'Oujda en fruits et légumes. Au début du çe siècle, Oujda disposait, à l'intérieur de ses remparts, de jardins irrigués par l'eau de Sidi Yahya, qui a alimenté, en outre, jusqu'aux années 1930, les bains maures et la grande mosquée Mérinide édifiée en 1354. Oujda était vraiment ce qu'on peut appeler une cité-jardin comme en ont témoigné de nombreux voyageurs au XIXe siècle. Mais toute cette verdure n'est plus qu'un vieux souvenir, souligne aujourd'hui un habitant de souche: « Les jardins ont été remplacés par des lotissements. Comme il n'y avait plus d'eau pour les vergers, les gens ont commencé à vendre leurs jardins ». En effet, tel une peau de chagrin, le périmètre irrigué de Sidi Yahya n'a cessé de diminuer de superficie depuis les années soixante, l'âge d'or de l'émigration vers l'Europe - les RME investissant surtout dans l'immobilier-, la ville s'est étendue aux dépens des jardins. Pour sa croissance urbaine, Oujda avait besoin d'espace, mais aussi d'eau potable: le tarissement des sources est dû à la fois aux forages pour l'alimentation de la ville en eau potable et aux sécheresses successives.

Les forages ont eu lieu dans la nappe de Jbel Hamra qui alimente l'oasis de Sidi Yahya, laquelle, jusqu'à la fin des années soixante, était un milieu naturel comptant de nombreux palmiers, saules pleureurs et térébinthes à l'ombre desquels vivait une faune variée: poissons, tortues, oiseaux... La mise à sec de l'oued provoqua une rupture de l'équilibre naturel. Et les années de sécheresse provoquèrent la mort de centaines d'arbres. À partir des années quatre-vingt, de nombreux propriétaires vendirent leurs terres à des lotisseurs. Les spéculateurs ont profité de l'absence de plan d'aménagement urbain susceptible d'orienter la croissance d'Oujda. De sorte qu'en l'espace de trente ans, le périmètre irrigué de Sidi Yahya, qui était de 1000 hectares, a presque été réduit à néant.

Il est maintenant certain que c'est la présence de la source et de l'oasis de Sidli Yahya qui ont déterminé Ziri Ben Atya, chef des Maghraoua, groupe de Zénètes nomades, à choisir, en 994, au milieu de la vaste plaine désertique d'Angad, le cite de sa capitale, Oujda. Le site se justifie aussi parce qu'il était également au carrefour des grandes routes commerciales qui reliaient d'une part Fès à Tlemcen et d'autre part la Méditerranée à l'Afrique noire, via l'antique Sijilmassa. À cet égard le géographe arabe, Fl Bekri, écrivait vers 1068 : « Les voyageurs qui partent des contrées orientales (de l'Afrique) pour se rendre à Sijilmassa et aux autres localités de l'Occident, traversent la ville d'Oujda et y suivent la même route lors de leur retour ».