Pêcheurs du Maroc

Pour les pécheurs marocains, cela signifie une rente à vie. Depuis une vingtaine d'années ils se succèdent, aujourd'hui une centaine d'entre eux n'hésitent pas à cohabiter sur la falaise dans des conditions très précaires. Hassan et Hussein partagent la même tente depuis dix ans. Ils ont laissé leurs épouses à Agadir et Safi, leur préférant la solitude des rocheuses, privés de confort et de tous biens matériels. L'objectif? Gagner de l'argent, beaucoup d'argent, de quoi s'offrir dans les meilleurs délais un petit commerce à la ville.
Réglés comme des horloges, ils se lèvent juste avant le soleil, boivent le thé et endossent leur équipement de pêche, sacs à dos crochets, canne à bambou et appâts. En fonction de la marée, des courants, de la couleur de l'eau, ils choisissent soigneusement un endroit où  s'établir pour une nouvelle journée de travail. Par expérience, ils élisent toujours les lieux les plus difficiles d'accès, surplombant les coins les plus poissonneux. Perchés sur de petites corniches souvent incroyablement dangereuses, ils jettent la canne le plus loin possible de façon à ce qu'elle soit ramenée par la houle au pied des falaises. Technique et intuition sont nécessaires pour parvenir à remonter un poisson. Sentir la pite malgré le roulis continu de l'océan, ne  pas casser la canne, ni amocher le fil dans les rochers sur son parcours de 40 mètres sont les trois grandes difficultés que seuls les initiés peuvent surmonter. Enfin, lorsqu'un poisson mord, le rodéo commence. La hauteur de la falaise, le poids de la proie courbent la canne, très flexible, au risque d'attirer le pêcheur vers un abîme d'écume. Celui ci est alors forcé de redresser son corps vers l'arrière. Sans même se servir de son moulinet, il tire le fil doucement pour éviter que le poisson ne se décroche ou s'écrase sur les rochers. Lorsque la prise est trop lourde, le pêcheur fait glisser autour du fil un anneau métallique muni de trois crochets qui, descendant jusqu'à l'hameçon, va emprisonner le poisson sous les ouïes
Les corbines, variété foisonnante dans cette partie de l'océan, atteignant facilement 5 à 6 kg, il est tout à fait impossible de les remonter simplement accrochées à l'hameçon. Au bout de quelques mètres, le poisson se décrocherait. Il en va de même pour le loup, la daurade royale lorsque ceux ci atteignent 2 à 3 kg.
A la fin de la journée les Land Rovers arrivent du port de Tan Tan chargés d'appâts (crevettes, sardines), d'eau douce, de nourriture, de cigarettes et de bougies. Les pêcheurs s'approvisionnent et échangent leur prise du jour contre un "bon" d'échange. Puis, à la fin de chaque mois, le pêcheur "monte" à Agadir récupérer son argent et le poser à la banque. Le poisson est d'abord vendu à Tan Tan, avant de partir en camion frigorifique vers Agadir ou Essaouira. La production d'une bonne journée se calcule entre 40 et 50 kg avec des "pointes" à 80 kg, faits exceptionnels. Cela correspond à un revenu journalier de 800 Dh à 1 300 Dh (environ 500 à 800 F). En fonction des coefficients de marée, on comptabilise généralement une dizaine de bonnes journées par mois. Le revenu mensuel de ces pêcheurs d'exception oscille donc entre 8000 et 13000 Dh (environ 5 000 et 8 000 F). Lorsque l'on sait que le revenu mensuel moyen d'un Marocain représente moins de 3200 Dh (environ 2000 F) par mois, il est compréhensible que ces hommes n'hésitent pas à passer plusieurs années sous une tente, sans eau ni électricité pour pratiquer cette activité au péril de leur vie. Tous les ans, l'océan engloutit un certain nombre de ces hommes qui le défit, inlassablement. Chacun garde en tête l'une de ces tragédies locales comme la sombre histoire de ce jeune pêcheur, fraîchement débarqué, qui a eu la mauvaise idée d'attacher la corde de son filet à sa taille. Sa prise, d'évidence très lourde, l'a emporté et précipité dans l'écume où il disparût.
Les tragédies n'arrêtent jamais les convaincus. Immuables, en équilibre sur les falaises du lever au coucher du soleil, les pêcheurs des falaises sont entre les mains de Dieu.

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