VOYAGE MAROC


Pour l'amour de Magador

Né à Mexico, en 1951, Alberto Ruy-Sanchez a vécu à Paris où il a étudié la philosophie, le cinéma, la communication. De retour au Mexique, il publie des livres d'art. Son entrée en littérature, en 1987, avec « Les visages de l'air », est saluée par le prix Vifiauruttia, un des plus prestigieux du pays. Voyageur inlassable, il teinte ses récits de mysticisme et de poésie. Mogador, sur la côte atlantique, livrée aux vents alizés, nichée entre ses remparts, est pour lui une source d'inspiration infinie. Ruy-Sanchez tisse des liens entre Essaouira et le Mexique: « On a toujours été conscients, dans la famille, d'appartenir aux minorités de tradition araboandalouse, discrètement introduites au Mexique par des aïeux qui, bien qu'ayant renié publiquement leur nom, ont sans doute été persécutés, ce qui n'a pas empêché ces hommes venus d'Andalousie ou de l'autre côté du détroit de la conserver, bouillonnante, dans leur sang », note le narrateur des « Lèvres de l'eau ». Il ajoute: « Carthagène des Indes et Mogador sont des villes jumelles. Leurs murailles créent dans la ville un bouillonnement, changent les rues en veines chaudes. Elles sont semblables à l'écume, leurs horizons engloutissent le soleil, elles conservent le souvenir des canons des corsaires, des femmes aux mouvements de mer, des hommes excités qui dansent au son des tambours pour affirmer leur séduction... Elles sont les songes fortifiés d'hommes en proie au délire, au rythme, à l'insomnie

« Les visages de l'air »

Premier livre d'une trilogie inspirée par Essaouira, « Les  visages de l'air » dévoile les secrets d'une jeune femme Fatma. Attirée par l'horizon lointain, elle se perd, s'égare, sans jamais se retrouver dans ses rêves. À sa fenêtre, elle attend une délivrance qui ne vient pas. De quelle langueur souffre-t-elle? Est-ce l'amour, ou son absence? Ses pas la mènent jusqu'au port ou sur la rive, à la lisière des flots, tandis que les vents soufflent sur la ville, soulèvent des gerbes de sable. Légendes anciennes, rumeurs s'entrelacent.,.

Fatma ne pouvait se détacher de la musique discrète émanant des mouvements de ces femmes gouvernées par le même désir. Elle les vit s'embrasser et éprouva aussitôt une peur immense. Elle ferma les yeux et s'imagina dans le salon aux serpents huilés; deux ou trois montaient le long de ses jambes, en spirales très lentes. Elle ouvrit les yeux et ne vit qu'une brume rousse, sentant encore et plus que jamais cette humidité crépusculaire lui mordre les lèvres. Elle ne savait plus ce qui était au-dedans d'elle et ce qui était au-dehors ».

Ainsi naissent, se tissent et meurent les destins d'amours non partagées... Avec poésie et lyrisme, à la manière d'un peintre orientaliste, tel Ingres, l'écrivain livre ses fantasmes, un monde onirique où foi, animisme et sorcellerie s'entrelacent au long de pages brodées de songes érotiques.

« Les Lèvres de L'eau »

Lorsqu'une femme offre au narrateur des « Lèvres de l'eau », un ouvrage d'Aziz el Ghazâlî, le «Traité de l'invisible en l'amour », son existence s'en trouve bouleversée.,. Il se découvre un frère spirituel: « Les calligraphes de Mogador et, plus largement, tous ceux rattachés à la tradition islamique doivent faire partie d'une silsila de calligraphes, c'est-à-dire d'une famille spirituelle vieille de quelques générations, qui ne sont pas nécessairement apparentées, mais jointes les unes aux autres par cette substance qu'est la vocation des artistes de l'écriture. Aziz découvrit une silsila de désirs, une chaîne d'êtres animés du même esprit désirant, et il l'appela la caste des Somnambules, « à laquelle je me sens appartenir ». Une quête ponctuée des songes d'El Ghazali, ainsi que des récits entendus à Mogador, telle la légende du palais des sables. Ruy-Sanchez dévoile cette mystérieuse alchimie entre l'homme et l'océan, qui rend l'âme des Souiris nostalgique et les métamorphose en artistes. Ainsi, évoquant Aziz, il écrit: « il a imprimé, sans le vouloir, à son écriture le mouvement de la mer qu'il entend par la fenêtre... »

« La peau de ta terre »

Mogador, encore et toujours. « C'était l'heure où, à Mogador, les amants se réveillent. Ils portent encore leurs rêves pris au filet le long de leurs jambes, sous les paupières, dans les moindres creux de leurs corps. Ils dorment, d'un baiser à l'autre. La mer rugit au soleil et les réveffle. Mais ils ouvrent les yeux tout au fond du songe où ils s'aiment, jouissent l'un de l'autre et, parfois, se meurtrissent. C'était l'heure où, à Mogador, toutes les voix de la mer, du port, des rues, des places, des hammams, des chambres closes, des cimetières et du vent se nouent et content des histoires... ».

Ruy-Sanchez poursuit son implacable initiation et entraîne ses lecteurs dans le tourbillon de sa création. Afin de séduire une femme, le narrateur devra lui conter les jardins de la ville. Sa quête mènera le lecteur en des lieux imaginaires ou, bien réels, tel le jardin extraordinaire de l'écrivain canadien Scott Symons, arrivé dans les années soixante et amoureux des cactus.

Riyads, oasis des villes

Ruy-Sanchez, au détour des pages, nous rappelle ce qu'est un riyad, ce nom aux accents de sésame: « Un riyad dans une ville est pareil à une oasis dans un désert. Riyad est, bien sûr, l'un des noms du paradis.

C'est pourquoi les poètes mystiques arabes affirment qu'un riyad est l'endroit privilégié où l'on peut s'unir à Dieu. Ou cette union même. Quant aux poètes mystiques chrétiens, ils évoquent l'entrée dans le « jardin fleuri » pour dire qu'ils ont atteint à l'union de l'âme avec leur Dieu bien-aimé. Plus sensuels, si ce n'est plus charnels dans leur conception du paradis, les anciens poètes d'Al-Andalus, grands explorateurs du désir, emploient le mot riyad pour désigner le cour capricieux de leurs aimées... ». Et: « Une entrée discrète dans un des angles de la cour conduisait à un nouveau labyrinthe de couloirs. Ils débouchaient sur une autre cour intérieure, pleine de plantes cette fois. C'était le riyad du père de Hassiba. Chaque fois que nous sommes entrés dans ce jardin intérieur, je l'ai vu d'une manière nouvelle, comme s'il était l'un des livres magiques dont parlent les conteurs sur la place de Mogador, ces livres qui racontent une histoire différente selon la personne qui les lit et selon le jour, les heures où ils sont lus... »

Essaouira, éternelle Mogador

II n'y avait qu'Essaouira avec ses légendes, ses secrets, pour inspirer à Alberto RuySanchez une trilogie -bientôt tétralogie- aussi complexe, tellement troublante: « À Mogador, il y a toujours sur les places d'autres places, dans les rues d'autres rues, et à l'intérieur des boutiques d'autres boutiques, et ainsi de suite jusqu'au plus petit des coffrets en bois précieux marqueté, dont les compartiments intérieurs peuvent encore abriter dans leurs odeurs l'essence d'un mar ché en miniature ou toute une forêt s. Essaouira, qui vibre au rythme de ses Gnaouas, avec ses échoppes qui embaument le cèdre et le thuya, offre des souvenirs inextinguibles... D'autres écrivains se tiendront debout face à l'immensité, sur la sqala, d'autres peintres esquisseront sur leur toile l'assaut des vagues, le ballet des mouettes, tandis que les vents emporteront les rêves nocturnes. Pour l'amour de Mogador...

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