Heureusement, nombre de familles ont emporté leur « trésor » dans leur exode, et des pièces rares sont toujours présentées lors de mariages et de fêtes traditionnelles, comme les pendentifs en forme d'aigle. Cet attachement des Juifs aux traditions a permis la conservation d'un patrimoine. Patrimoine partagé également par les Musulmans, puisque beaucoup de bijoux étaient portés par les femmes des deux communautés.
Les Juifs ayant été plus ouverts aux influences extérieures, l'immense majorité des photographies d'époque, croquis et descriptions, portent essentiellement sur l'art juif. Il en est de même pour l'iconographie très précise. Une des plus célèbres représentations est « La mariée juive de Tanger » peinte en 1832 par Delacroix.
Toujours en raison des interdits religieux musulmans, les artisans juifs furent longtemps les seuls à pouvoir fabriquer les fils d'or. Cette production faisait appel à différents corps de métiers. Tout d'abord, les « maallemin squalli » qui achetaient la matière première, géraient le travail et vendaient le produit fini. Les batteurs transformaient l'or en feuilles, puis en un filin d'environ 7,5 millimètres de diamètre. Les tréfileurs étaient chargés de le réduire jusqu'à un millimètre et les lamineurs en faisaient une lame. Des femmes juives filaient la soie, puis des fileurs enroulaient la lame d'or autour de cette soie... De nombreuses étapes donc, beaucoup de travail, pour la réalisation de ce fil d'or qui servait ensuite aux broderies sur tissu ou cuir, à la passementerie, tresses, franges, glands, galons, ceintures... Vers 1920, des machines importées d'Europe mirent fin à ces métiers traditionnels.
Pratiquée essentiellement en ville, la broderie est l'apanage des femmes juives. Broder fait partie de leur éducation, et les jeunes filles doivent orner leur trousseau - vêtements, voiles, draps...- en vue de leur mariage. Mais aussi parures de lit, enveloppes de coussins, rideaux, tentures, nappes et napperons. Cela fait partie de leur rôle de future épouse.
Suivant les régions, les disparités de styles sont très
grandes. Chaque ville a ses motifs - fleurs, animaux, formes stylisées - et ses couleurs.
Les influences sont légion. Inspiration grecque et turque à Salé. Ottomane et algérienne à Tétouan avec des oeillets, tulipes, églantines. Berbère à Meknès, byzantine à Azemmour... L'art de la broderie montre une capacité d'invention et une création très riches, presque inépuisables. A la fin du XIXe siècle, une grande partie de la communauté juive de Fès était impliquée dans ce travail.
Les costumes traditionnels apparaissent aujourd'hui non seulement comme le témoignage unique d'un passé révolu mais aussi comme de véritables pièces d'art, d'autant que leur port a progressivement cessé. Jusque dans les années quarante, les vêtements féminins furent très variés. Quant aux habits masculins, ils furent délaissés dès la fin du XIXe siècle et lors de l'instauration du protectorat français en 1912.
Comme dans l'orfèvrerie, l'influence des « Megorashim » fut notable, et la présence hispanique prépondérante, apportant des matières plus précieuses, telles que les brocarts d'or et d'argent, la soie et les velours. Bijoux et vêtements sont étroitement liés. Ils sont portés ensemble lors de cérémonies, comme la « grande robe » d'apparat que la citadine juive arbore le jour de son mariage, puis, plus tard, lors d'autres fêtes. Aujourd'hui encore, principalement en Israël au sein des familles d'origine marocaine, cette tenue montre le souci d'appartenance à une communauté et l'importance du lien avec les racines. Moins travaillés, hormis les gilets aux nombreux boutons brodés, les vêtements des hommes étaient le plus souvent noirs, couleur imposée aux Juifs.
Textiles et pièces d'orfèvrerie furent bien sûr confectionnés également dans le but d'être des objets de culte. Ainsi, ceux liés à la Torah (livre sacré de la loi mosaïque, Pentateuque) : sépharim - rouleaux-, parokhet - étuis de velours qui servent à les protéger- ou encore tiq - coffre à Torah-... mais aussi hanukiot, chandeliers que l'on allume pendant huit jours lors de la fête de Hanuka, et nombre de livres enluminés sont devenus des pièces rares exposées de nos jours dans les musées. Ce qui permet de comparer art sépharade, du pourtour de la Méditerranée, et art ashkenaze, d'Europe centrale et de l'est, et d'estimer les parentés entre les deux traditions.
