VOYAGE MAROC

YAMOU

Entrelacs de lianes, lacis de feuilles, les tableaux de Yamou invitent à parcourir un territoire de l'imaginaire, une forêt dense qui suit les circonvolutions de l'inconscient. Avec ses sculptures végétales, l'osmose, plus profonde encore, suscite une réflexion sur la vie.

Quand art et philosophie fusionnent

Né en 1959, à Casablanca, dans une famille originaire du grand Sud marocain, Yamou vit depuis 23 ans en France, depuis 18 ans à Paris. En 2000, le Musée de Marrakech inaugurait le troisième millénaire en présentant les dix ans de peinture de Yamou. À l'occasion de cet hommage rendu au peintre par son pays natal, l'écrivain Edmond Amran El Maleh notait: « Abderrahim est un palmier, un beau palmier, solidement implanté ici ou ailleurs. Ne souriez donc pas, c'est vrai, c'est absolument vrai, et si vous croyez que je suis égaré, séduit par une image hasardeuse, regardez tout ce qui se donne à voir sur ces murs séculaires. Le regard en retour d'une reconnaissance ».

De ta matière au signe

Dans les années quatre-vingt, Yamou travaillait surtout sur la matière, l'oxydation des métaux. L'ocre, le noir, le rouge étaient ses couleurs et figuraient tant la violence urbaine que les tonalités de la terre. Complémentaire de l'ocre, le bleu restait présent. Alors surgit le signe: «Je m'intéressais beaucoup à l'écriture, pas comme une calligraphie, mais comme une sorte de dessin originel progressivement métamorphosé par l'humanité pour devenir un signe. Comme les traces, dans mes dessins: les balbutiements d'un début d'écriture... ». Puis apparaît l'animal, fugitif: « J'essaie d'aller plus loin dans mon questionnement. Qu'est-ce qui peut soutenir un mouvement? Qu'est-ce qui fait que la gestualité dégagerait un sens? Que je bouge comme un danseur, simplement avec un pinceau à la main? ,>. Mouvement animal, branche effleurée, le souffle divin insuffle sa vie à l'univers.

Des sculptures végétates

Entre l'homme et l'arbre, la connivence est réelle. Ainsi, en 1998, Yamou entreprend de créer des sculptures végétales: « C'est devenu quelque chose de plus en plus important dans mon travail. Auparavant, cela représentait trente pour cent de mes réalisations. Aujourd'hui, presque la moitié est consacrée à ces sculptures. J'utilise toujours le végétal, toujours des clous sur un « totem ». Pour la première fois, j'essaie d'y faire surgir la figure humaine. Je travaille sur un couple, dont l'homme sera en bois. Cette oeuvre est importante: elle mesurera deux mètres cinquante de haut. C'est une histoire de rencontre entre humains, microscopique, sexuelle, qui peut donner lieu à un fruit, un végétal. J'ai aussi une sculpture circulaire de trois mètres de diamètre, qui symbolise la rencontre des spermatozoïdes à la conquête d'un ovule... Toujours avec du bois, du goudron, des clous, des plantes à l'intérieur. Dans ce cas-là, la plante viendra peut-être après, comme une suite ».

Comme un maçon

« Le bois que j'utilise pour les sculptures est, à la base, du bois de récupération. Au début, je le trouvais dans la rue... Je monte mes sculptures comme un maçon. Je prends du contreplaqué et je découpe les morceaux, au fur et à mesure. Je les monte comme un mur. La technique est venue petit à petit. Au début, j'étais plus bricoleur que sculpteur. J'ai abordé la sculpture plus comme une forme d'assemblage. Il ne s'agissait pas de faire sortir une forme d'un bloc, mais de travailler sur du bois récupéré, pas un arbre qu'on scie... Je suis partagé entre la peinture et la sculpture. Aussi, mon atelier se transforme, il devient une menuiserie pleine de poussière. Dans ces cas-là, il m'est difficile de faire de la peinture. Et comme je veux garder les deux casquettes, il me faudrait deux lieux différents! ».

Des racines de L'arbre...

Actuellement, la végétation croît toujours et encore dans les tableaux de Yamou. « Je représente toujours des plantes. Mon inspi ration, cette fois-ci, était les e arbres voya geurs ». Je suis parti d'un petit arbre que j'ai dans mon atelier. Dans le Moyen Atlas, vers Béni Mellal, un vieil homme, qui faisait de la couture, m'en avait donné les graines, que j'ai plantées ici. C'est devenu un arbre immense? En deux ans, il a atteint un mètre cinquante. Et l'arbre du Maroc venait lui-même de Colombie et avait été planté dans les années trente... Je me souviens, dans mon enfance, à l'école primaire, il y avait toute une haie de bougainvillées importés du Brésil. Je fais une recherche sur tous les arbres qui traversent les continents, arbres nomades, arbres voyageurs... »

aux racines de l'homme

Le peintre-sculpteur ne s'attache pas seulement, dans sa quête, à la présence du feuillage, des fruits mais aussi aux objets, comme les pots qui servent d'outils pour transporter l'arbre, parfois d'un bout à l'autre du monde. Cependant pour lui, « l'arbre reste le plus important, de par sa place dans le paysage, le milieu urbain, » Philosophe, Yamou établit un parallèle entre cette transhumance des arbres et l'intégration ou la non intégration des humains d'une société à l'autre: e Quand on parle des racines, il ne faut pas oublier que, comme celles de ces arbres que je nomme « voyageurs », elles peuvent se déplacer aussi. Oui, nos racines sont, elles aussi, susceptibles de bouger. Tout comme l'histoire bouge, du passé vers l'avenir. Et même le passé bouge, car, en fonction de notre vécu, le regard que l'on porte sur lui n'est pas le même. Il ne sera pas le même demain. Voilà pourquoi il est si important que les racines continuent à vivre ». Par son travail, jour après jour, Yamou déplace le questionnement du végétal jusqu'à l'humain: « Comment rendre la mémoire un peu vive et l'histoire un peu plus présente? Il faut interroger l'histoire, afin de construire notre avenir avec intelligence. Cela nous permettra d'essayer au moins d'éviter certains pièges...»

La mémoire des pierres

Au Musée de Marrakech, Yamou a récemment présenté un «travail nouveau et ancien à la fois. Il s'agissait, à l'origine, d'une commande de l'Institut Français de Casablanca, qui avait demandé à des artistes de faire un travail sur cette ville. La seule règle était de commencer à partir d'une photographie. J'ai choisi, entre plusieurs sujets, un cliché pris dans le parc de Casablanca, une pergola en vieilles pierres provenant de l'ancienne prison portugaise du xve siècle, qui a été rasée pour permettre la construction de l'aéroport d'Anfa. Une fois ses pierres récupérées, cette prison est devenue jardin. Ce qui est à la fois beau et symbolique. Si la pierre a une mémoire, elle se souvient qu'elle est passée de l'obscurité à la lumière. On retrouve mes préoccupations: le végétal, avec le jardin actuel et ces traces sur le mur, sur les dommage! Il faudrait toujours expliquer le patrimoine   J'ai  retouché, en 2002, ce travail fait en 1994. C'est une parenthèse dans mon oeuvre ».

Intermédiaire entre terrestre et divin

Lorsqu'on lui demande si ses créations font de lui un intermédiaire entre le monde terrestre et le divin, Yamou répond avec simplicité: «J'ai une place beaucoup plus humble. Je fais des choses à mon échelle, qui est vraiment très petite. Lors d'une exposition, il y a un pour cent de véritables rencontres, quatre-vingt-dix-neuf pour cent de passages, où les images retenues sont d'ordre rétinien. Parfois, on se demande si ça sert à quelque chose... Mais si mon oeuvre peut toucher un pour cent de ceux qui viennent à une exposition, c'est merveilleux! Peindre est mon pilier, c'est ce qui me structure. Ma vie, privée et sociale, est construite autour... Je suis satisfait, car il y a dans mon travail une introspection qu'il n'y avait pas avant ...

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