Découvrir Rabat

Rabat la moderne, capitale du Président Lyautey, renvoie tout ou au contraire, à l'image de cet empire neuf, moderne, futuriste qu'est devenu tout d'un coup le vieux Maghreb des Khalifs d'Occident, écrivait Claude Farrère. La génération d'après la conquête, Claude Farrère, Henri Bordeaux, Maximilien Heller, préférait entre toutes les villes celle de Rabat. Ils voulaient en faire « un foyer de rayonnement d'hommes nouveaux tournant le dos au passé afin d'ouvrir le Maroc à la modernité. Modernisme affiché sur chacune de ses façades et au prestige croissant sous l'autorité du Résident ».

Ce souhait d'en faire un lieu de rayonnement a longtemps sommeillé. Rabat, capitale administrative, semblait jusqu'à quelques années encore ronronner entre les vestiges d'une histoire ancienne, l'héritage urbain du temps de la colonisation et une expansion urbaine mal canalisée. À Casablanca la bouillonnante, la ville économique, la ville des hommes d'affaires, on opposait Rabat la léthargique, pourtant siège du Palais Royal, du gouvernement, du Parlement, donc jouant un rôle de premier plan dans la nation. Cette opinion tranchée commence à se défaire. La population qui y vit et y travaille augmente, la circulation augmente, les embouteillages aux heures de pointe sont inévitables. Ce flux mécanique anime un espace urbain de plus en plus étendu. Rabat la sereine n'est plus. Mais Rabat subit d'autres changements. Des projets grandioses et stimulants sont nés.

Capitale du Maroc :

De par la volonté d'un souverain, Sa Majesté Mohammed VI, Rabat va reconquérir son rang de capitale. Il faudra aux architectes, aux urbanistes, aux investisseurs beaucoup de prudence et de subtile intelligence pour, d'une part, continuer à moderniser la ville tout en protégeant le patrimoine et en intégrant celui-ci dans une vision qui anticipe l'évolution de la ville. Et d'autre part, pour créer « l'esprit de Rabat », à l'instar d'autres capitales du monde. Une ville nous conquiert par son atmosphère, des lieux de vie, de sociabilité et son esprit de création. La ville de demain, qui se construit, doit rester fidèle à l'histoire et au patrimoine sans craindre d'être inventive et audacieuse. Des lieux seront sacrifiés et sans doute n'y a-t-il pas de changement sans sacrifice, mais l'esprit du lieu doit demeurer. Les changements urbains modifieront-ils les modes de vie des R'batis? Leur façon de se mouvoir dans la ville, de la pratiquer, de la percevoir et de la vivre? Les habitants de Rabat, dont plus de la moitié viennent d'autres villes du Maroc, ne vivent pas la ville de la même façon. Un habitant du quartier riche et résidentiel du Souissi aura une géographie mentale de sa ville urbaine différente d'un habitant d'un quartier populaire comme Yacoub A1 Mansour ou de la vieille ville, la médina, ou encore d'un quartier périphérique aux constructions en partie clandestines.

Publicité sur le Maroc par Google

Une bipolarité urbaine, des patrimoines architecturaux

Deux choses pouvaient frapper le visiteur attentif à la ville de Rabat, la dualité ou la bipolarité de Rabat et la ségrégation économique dans l'espace urbain. Ces deux caractéristiques de Rabat commencent à se vivre différemment. De nouveaux flux et pôles d'animation apparaissent. La médina et la ville dite nouvelle connaissent toutes deux des changements. Rabat est la juxtaposition de deux modèles urbains, arabo-maghrébin (ou arabo-musulman) et européen. Deux urbanismes, produits de deux cultures. L'un avec une ville aux maisons tournées vers l'intérieur et à l'échelle des piétons, la médina, et l'autre, une ville morcelée en quartiers très différenciés, avec des immeubles et des villas entourées de jardins et faite pour les voitures. La séparation entre la médina et la ville européenne, la conservation de la médina et la modernité de la nouvelle ville sont trois des principes du général Lyautey qu'Henri Prost a su appliquer de façon exceptionnelle en mettant en place, avec l'aide de G. de Tarde, une législation de protection véritablement novatrice. S'il leur a été reproché d'avoir pratiqué une ségrégation raciale, il n'en demeure pas moins qu'a été préservée la médina, mis en valeur les monuments historiques disséminés ici et là, hors de l'enceinte de la médina, et édifiée une ville selon les critères de l'urbanisme le plus moderne de l'époque. Prost et son équipe, Laprade, Marrast et Laforgue, conçurent le plan de la ville européenne qui fut construite dans l'espace d'expansion naturelle de la médina. Naissent un centre bien ordonnancé, un tracé cohérent, une distribution fonctionnelle des activités. De nombreux espaces verts sont aménagés en des points de la ville qui respectaient alors de magnifiques perspectives sur des monuments ou des paysages. C'est à Jean-Claude Nicolas Forestier qu'Hubert Lyautey confie la mission. C'est sur la base des grandes orientations de Forestier d'intégrer dès le départ la nature dans la ville, que Prost va orchestrer la conception de Rabat. Rabat, laboratoire d'une architecture nouvelle, Rabat, ville jardin et ville historique, n'est pas dénuée de majesté, d'attraits, de traditions, de charmes et de potentiels. Pourtant, les touristes la traversent encore en coup de vent. Essoufflés, les groupes courent derrière leur guide dans l'aire du Palais Royal puis aux Oudayas, après un éventuel arrêt au Mausolée. Le plus souvent, deux heures seulement sont consacrées à la visite de la ville de Rabat dans le circuit des villes impériales. Est-ce juste? Quel regard porte-t-on sur elle en si peu de temps? Au-delà de la beauté formelle des lieux, au-delà de l'intérêt historique, que restet-il comme impression à celui qui la parcourt en hâte? Malgré tout l'orgueil des R'batis, la ville, qui ne manque pourtant pas d'ascendant, est mal aimée, mal regardée.