Faites l'essai, chaque fois que vous serez sous le toit d'une rue couverte dans un vieux quartier d'une de nos villes: arrêtez-vous, levez la tête pour regarder le plafond, comptez alors le nombre de secondes avant qu'un autre badaud ne vous adresse la parole. Si vous êtes devant la porte de la mosquée de Moulay Mekki, dans la rue Sidi Fatah, à Rabat, à deux pas du Gza, vous lui répondrez que le plafond de bois sculpté et peint est une surprise pour vous, bien qu'il soit signalé dans le Guide Bleu, et que ce qui vous a attiré est bien plutôt le minaret octogonal, toujours insolite au Maghreb. S'il insiste, vous lui expliquerez que l'on hésite pour situer le centre du Monde entre la Gare de Perpignan, ce qui était la thèse de Salvador Dali, et la salle du Pendule de Foucault, pour Umberto Eco, mais que, pour vous, indéniablement, le centre de Rabat est au bout du Gza, entre le fleuriste et le poste de police du Marché Central. Poste de police célèbre, parce que tous les enfants de Rabat, qui se sont perdus dans le quartier, y ont été retrouvés par leurs parents. Vous êtes donc à cet endroit, à votre droite, l'avenue Mohammed V devient une ruelle qui s'enfonce dans le Gza, pour rejoindre le Boulevard El Alou, qui réunit, dans un raccourci saisissant, les institutions qui fondent une société digne de ce nom: un tribunal, une caserne, un cimetière, une prison, une école et même un cinéma. À votre gauche, l'avenue s'élargit un peu, jusqu'à la Grande Poste, pour devenir ensuite solennelle et majestueuse: un boulevard pour défilés militaires et rentrées parlementaires.
Confronté comme tous les urbanistes du Protectorat à la difficulté de réaliser une transition correcte entre la vieille ville ceinturée de remparts et les nouveaux quartiers, Henri Prost, l'architecte de Lyautey, a conçu cet éclatement graduel de l'espace, mariant en douceur l'intimité de la Médina aux larges perspectives d'une capitale moderne. Pour appuyer cette liaison entre passé et présent et insérer l'Histoire au milieu de son siècle, il fit en sorte que la Tour Hassan fut visible de l'esplanade du Tribunal, aujourd'hui Parlement, à travers une galerie de l'Hôtel Balima, perspective qui fut malheureusement bouchée, par la suite, par des constructions intempestives. Un historien, Daniel Rivet, parle même des "pseudo gratte-ciel qui constituent la contre-épreuve de la réussite esthétique de l'urbanisme lyautéen". Il me plaît de noter que tout ceci me fut dévoilé par l'architecte responsable de l'aménagement de la sortie de Rabat vers Casablanca, et dont je tairai le nom, pour épargner la modestie. Il est bon que les hommes chargés de maîtriser, autant que faire se peut, l'accroissement explosif de nos villes, aient étudié, avec science et passion, les cheminements intellectuels et les processus qui ont amené aux structures urbaines dont nous avons hérité. La démarche de Prost paraît d'autant plus remarquable qu'elle tranche avec son souci dominant d'un univers de ville coloniale où l'accent était mis, au contraire, sur une franche opposition entre "Médina", mot révélateur, et ville "Nouvelle". Avec un no man's land autour des murailles, comme une clôture de l'Histoire, comme un enfermement de l'indigène dans un espace sans avenir, dans une réserve exotique, où chantent les muezzins et où circulent des femmes mystérieuses et voilées. Vous êtes donc encore là, à la porte du Marché Central, assailli par les éternelles mêmes questions, à votre droite, le passé, ce faux paradis perdu, dont nous avons été chassés pour des raisons peut-être toujours présentes, et qu'il ne suffit pas de copier pour avoir l'illusion de retrouver. À votre droite, annoncé par de subtiles transitions, le décor d'une modernité imposée par un urbaniste de talent, maître de lui comme de l'univers, sûr de ses conceptions et de sa force technique. Deux civilisations qui se sont affrontées, deux logiques centrées sur des valeurs différentes, qui vous ont déposé là, et qui vous attendent et vous observent. Vous, vous n'avez qu'un seul choix, vos bateaux ont brûlé, vous ne pouvez plus repartir en arrière, l'Histoire vous attend et jugera votre force d'âme à votre capacité à construire de la civilisation, c'est-à-dire à votre capacité à rendre cohérents votre monde et votre esprit, à renforcer votre aptitude à vivre et à maîtriser votre avenir. Vous en avez la légitimité, le Gza vous appartient, comme tous les quartiers de la ville, vous êtes chez vous, ce temps vous appartient ainsi que les gens qui le peuplent, votre mémoire éclatée n'a rien de fragile, elle est riche et fertile. Vous reviendrez dans le Gza et y serez heureux.
