Bouchta Hayani, peintre

Une ville, c'est son histoire, son architecture, son site, ses espaces verts, son atmosphère, ses rythmes, ses odeurs, ses couleurs. Mais avant tout, ce sont les hommes qui y vivent et qui y travaillent. Les hommes qui la pratiquent, la pensent, la ressentent, l'écrivent, la peignent et la portent en eux. Nous sommes allés vers quelques-uns d'entre eux, peintres, artistes, architectes... et leur avons demandé d'évoquer leur propre ville de Rabat. Chacun a sa propre géographie. Des témoignages différents ont été livrés. Ils évoquent une ambiance, un souvenir, une question qui les taraude, un itinéraire, des lieux aimés, un instant de la journée, des repères... Propos recueillis par Yasmine

« L'œuvre est la synthèse de la personne dans l'espace et le temps. Je suis né en 1952, à Fès, j'y ai fait mes études primaires. L'oeuvre est donc née à Fès. Puis j'ai appris le métier à Casablanca, l'oeuvre s'est formée dans cette ville. Enfin, de 1972 à aujourd'hui, je vis à Rabat. J'ai voyagé, j'ai circulé dans différents espaces. Ils se ressemblent, un ciel, une terre. Ce qui différencie les lieux, ce sont les personnes, les hommes qui construisent une architecture. Rabat, ce sont pour moi quelques lieux. Il y a des coins que je ne connais pas de Rabat. On est amené à ne fréquenter que quelques endroits. Mes lieux, c'est d'abord le café du Balima, véritable lieu de rencontre dans les années soixante-dix/quatrevingt. C'était une « université ». On y voyait des écrivains comme Khaïr Eddine, des peintres comme Bellamine, Benas..., des journalistes, Majid Refaïf, Driss El Khoury, Farid Jaï et sa mère Jacqueline..., des hommes de théâtre comme Tayeb Seddiki, Nabyl Lahlou, Abdellah Lamrani, Zaki Houari... Le Balima, c'était le moment intellectuel. Pour le moment de repos et de lecture, j'ai toujours aimé les Oudayas, son thé, son jardin, son musée. Cet endroit m'aide à prendre du recul. Les Orangers, c'est les souvenirs du CPR. Bab Had, ce sont les courses alimentaires. Dans la rue « Souïqa », il y avait un restaurant qu'on appelait « Chez Farid » car on y jouait à longueur de temps la musique de Farid A1 Atrach ou de sa soeur Asmahane. Le propriétaire possédait tous leurs disques, même les introuvables. À la mort de Farid Atrach, il a fermé son restaurant pendant trois jours. Rabat, c'est aussi le Chellah, le Mausolée, la Rue des Consuls, la Place Piétri. Le quartier où j'ai passé le plus de temps est celui où se trouve mon atelier, l'Océan. C'est là que je travaille. Quand j'ouvre une fenêtre, je vois encore un bout d'océan. Au début, en 1975, je voyais la mer. On a beaucoup construit dans le quartier. Il m'arrive parfois d'aller sur les rochers pour faire le vide. Enfin, pour le peintre que je suis, Rabat, c'était la galerie « L'Atelier », la structure BS, la galerie « L'oeil », à côté du Balima. Plus tard, Marsam. Aujourd'hui, il nous reste les galeries de « Bab Rouah », « Bab El Kébir » et celle, récente, de la CDG. Les années soixante-dix/quatre-vingt bouillonnaient sur le plan culturel. « Balima » symbolisait ce moment. Il faut avoir un lieu de rencontre pour rapprocher le large public à la peinture contemporaine. Le Musée d'Art Contemporain, qui est en train de se construire, doit jouer ce rôle et pousser à l'ouverture d'autres lieux privés. Rabat s'étend. Il y a des peintres de Casa qui me disent s'ennuyer à Rabat. Or, moi, je ne m'y ennuie jamais. Rabat fait partie de moi. Quand je m'éloigne de Rabat, la ville reste dans ma tête. C'est une nécessité d'y revenir. Rabat est une ville à échelle humaine. Et quelque chose accroche à Rabat ».

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